Frédéric François Chopin
- Dates
- 1 mars 1810 - 17 oct. 1849
- Works
- 104
- Partitions
- 126
Biographie
Frédéric François Chopin (Polonais : Fryderyk Franciszek Chopin) est un compositeur et pianiste polonais de père français, né le 22 février 1810 (sur son acte de baptême) ou le 1er mars 1810 (date à laquelle il fêtait son anniversaire) à Żelazowa Wola, dans le Duché de Varsovie (actuelle Pologne), et mort le 17 octobre 1849 à Paris. Frédéric Chopin est l'un des plus célèbres pianistes virtuoses du XIXe siècle et un grand compositeur de musique romantique. Sa musique est encore aujourd'hui l'une des plus jouées et demeure un passage indispensable à la compréhension de la musique au piano. Il est, avec Franz Liszt, le père de la technique pianistique moderne et l'origine de toute une lignée de compositeurs : Gabriel Fauré, Ravel, Debussy, Rachmaninov, Scriabine.
Biographie
Son nom de naissance est Fryderyk Franciszek Chopin ; il adopta ses prénoms francisés Frédéric-François lorsqu'il quitta définitivement la Pologne pour Paris. Les Polonais écrivent parfois son nom Szopen par analogie avec la phonétique française.
La Pologne
Frédéric Chopin est né à Żelazowa Wola le 1er mars 1810 près de Varsovie et fut baptisé dans l'église du village de Brochów près de Sochaczew le 23 avril suivant.
Peu avant la Révolution française de 1789, son père, Nicolas Chopin (1771, Marainville-sur-Madon — 1844, Varsovie), âgé de seize ans, avait quitté sa Lorraine natale (où son père charron était devenu syndic de la communauté) pour la Pologne en compagnie de M. (et Mme) Weydlich, intendant-régisseur du château auprès desquels il avait reçu une solide éducation.
Il y épousa Justyna Krzyżanowska, dame d’honneur et cousine de la comtesse Skarbek, le 2 juin 1806 ; elle a 20 ans et lui 35. Le comte Skarbek lui avait en effet proposé en 1802 de s'occuper de ses 4 enfants et de la bonne marche de son manoir de Zelazowa Wola, à 50 km de Varsovie où ils se rencontrèrent.
Frédéric (en polonais : Fryderyk) est le second de quatre enfants. Ses trois sœurs sont prénommées Ludwika, Izabella et Emilia, cette dernière disparaîtra à l’âge de quatorze ans
Les premières années
Chopin révéla très tôt de grandes dispositions pour la musique, rejouant dès l'âge de cinq ans les airs que joue sa mère au piano. Il montra immédiatement un grand sens musical et faisait preuve d'une sensibilité exceptionnelle à la musique. Il commença donc son éducation musicale à six ans (1816) et composa sa première œuvre, la Polonaise en sol mineur, à l'âge de sept ans (1817). Il fit sa première apparition sur scène à huit ans, dans un salon aristocratique de Varsovie (1818).
À partir de ses dix ans, le jeune musicien est amené régulièrement dans la résidence du grand-duc Constantin, frère du Tsar Nicolas Ier. Le grand homme, redouté de tous pour son caractère exécrable et ses redoutables colères, aura le privilège d’écouter le très jeune Chopin des heures durant et trouvera plus d’une fois la paix ainsi.
Cette période est marquée par une attention toute particulière de Nicolas Chopin qui, rassuré que son fils soit loin d’être enchaîné au piano lorsqu’il se rend dans la grande résidence, veille à ce que les flatteries ne montent pas trop à la tête de son jeune fils. Pourtant, les flatteries n’ont pas manqué. Par exemple, la postérité a retenu un épisode de cette période dans lequel le grand-duc, obsédé par une petite marche que lui jouait Chopin, ordonnera à son régiment de défiler désormais au son de la marche du petit Frédéric. (Chopin nouera une amitié avec le fils illégitime du grand-duc et avec Alexandrine de Moriolles, fille du comte de Moriolles émigré en Pologne à la Révolution française, et à laquelle il dédiera son Rondeau à la Mazur en fa majeur, op. 5 ).
Par son don prodigieux, le petit Chopin, qui connaissait déjà dans son pays une certaine renommée, fut rapidement comparé à Mozart.
Jeunesse
Élève du Conservatoire et du lycée de Varsovie où son père était professeur de français, il se familiarisa avec la musique populaire polonaise en passant ses vacances dans différentes régions rurales de Pologne. Il termina ses études musicales en 1829. L’existence de Chopin se partageait, à l’époque, en deux lieux et deux périodes.
D’un côté, il est un adolescent normal de Varsovie. Le jeune Chopin aurait développé, à cette époque, un humour très prononcé (il caricaturait ses professeurs et les étrangers, comme son père parlant polonais). Outre la musique, Chopin est passionné de littérature, de théâtre et d'histoire. À ce titre, il fonde avec ses trois sœurs et plusieurs camarades la très peu sérieuse société des divertissements littéraires. Le sens très chopinien de l’humour qui caractérise une partie de l’œuvre du musicien, trouve certainement une partie de son origine dans cette période.
D’un autre côté, la santé de Chopin est déjà très fragile, raison pour laquelle, ses parents choisissent une destination proche pour les vacances d’été. Tous les ans, la famille Chopin se rend à la campagnarde Mazovie, non loin de Varsovie. Les récits de ces vacances et les intérêts du jeune Chopin sont rapportés par lui-même qui se fait petit reporter. Il montre un immense intérêt à cette musique rythmée et ses mazurkas sauvages. Les scènes champêtres auxquelles l’enfant assiste sont fondamentales pour l’œuvre future du musicien.
L’apprentissage
Chopin étudia la musique tout d'abord avec Wojciech Zywny qui lui fit découvrir Johann Sebastian Bach, et ensuite, à partir de 1826, au Conservatoire de Varsovie, principalement avec Wilhelm Würfel pour le piano et l'orgue, et Józef Elsner pour la composition et le contrepoint.
L’approche d’Elsner concernant l’enseignement musical fut essentielle pour un élève tel que Chopin. « Laissez-le faire », voici le désir du professeur et compositeur. Malgré le regret qu’a Elsner que Chopin ne s’intéresse qu’au piano, il laisse le jeune musicien développer son intérêt pour les opéras italiens et Mozart. Elsner n’insiste pas pour développer l'intérêt de Chopin pour l’orchestration et les compositions de forme classique. « Il s’écarte des sentiers battus et des méthodes ordinaires, mais son talent n’est pas ordinaire non plus ! ».
La découverte des grands de son temps
C'est en 1828 que Chopin quitte pour la première fois son pays. Il se rend à Berlin pour assister à un opéra de Spontini mais y entend aussi de nombreuses autres œuvres : le Freischütz de Weber, le Mariage secret de Cimarosa ou encore l’Ode pour la fête de la Sainte Cécile de Haendel.
La grande découverte musicale de Chopin à cette époque est évidemment celle de Niccolò Paganini qui donne à Varsovie une série de concerts au mois de mai 1829. Le fait d'entendre un génie totalement identifié à son instrument, outre que cela produit un immense bonheur au jeune Chopin, le conforte dans sa propre vision de la musique et de la composition, le renforçant dans la conviction (certainement au grand dam d'Elsner) que sa musique devra être composée pour piano seul.
L'œuvre de jeunesse
Bien qu'enfant prodige musical, force est de constater que le catalogue musical de Chopin, en ce qui concerne les premières années de sa vie, est très modeste. Que ce soit Franz Schubert ou évidemment Mozart, les prodiges musicaux des périodes classique et romantique avaient bien souvent un catalogue de jeunesse impressionnant.
Ce sont réellement les deux dernières années polonaises de Chopin qui marquent le début d'une période de fertilité musicale qui se poursuit à Vienne puis à Paris. Pendant ces deux années, il compose, entre autres, le Rondo à la Krakowiak, les variations pour piano et orchestre Là Ci darem la mano (dédiées à son ami d'enfance et confident Tytus Wojciechowski) ou encore sa Fantaisie sur des airs polonais, ainsi que ses deux concertos pour piano.
Les premières études de Chopin sont aussi écrites à cette époque (peu après la venue de Paganini en Pologne). Elles ont un immense succès à Paris et les générations pianistiques romantique (Franz Liszt, Thalberg, Czerny...) et impressionniste (Ravel, Debussy) doivent énormément à ces pages.
- Berlioz : « Ces études renferment des combinaisons harmoniques d'une étonnante profondeur ».
Il planifie par la suite un voyage en Europe, afin de se familiariser plus profondément avec la vie musicale européenne et d’acquérir une certaine réputation. Se voyant refuser une bourse du ministère de l'éducation, Chopin part quand même, avec ses amis et sans subsides, et se rend d'abord à Vienne.
Chopin fait de nombreuses rencontres dans cette capitale de la musique dont le célèbre éditeur Tobias Haslinger, ainsi que les facteurs de piano Graf et Stein. Le comte Gallenberg (administrateur du théâtre de l'opéra impérial) met à sa disposition ses locaux afin que le jeune Polonais se produise dans son premier concert viennois. Le concert a lieu le 11 août 1829 au soir et, bien qu'il rechigne à se produire dans une grande salle, c'est un véritable succès : « Mes espions du parterre assurent qu'on en tressautait sur les sièges ».
L'adieu au pays (1830)
Après la gloire de Chopin à Vienne, force est de constater que Chopin n'a jamais donné de grand concert public dans son pays. Venant de terminer son Concerto pour piano n° 2 en fa mineur, op. 21 (chronologiquement le premier, mais intitulé n° 2), Chopin se décide à donner un grand concert au théâtre national de Varsovie, le 17 mars 1830. Les huit cents places disparaissent en un éclair et le concert est un triomphe.
Cette période est aussi celle d'un succès sur scène de Chopin avec la cantatrice Constance Gladkowska, dont le jeune pianiste est profondément épris. Ce sera le premier échec amoureux du musicien.
Les raisons du départ de Chopin sont essentiellement politiques. Profondément patriote et niant le titre de « premier pianiste du Tsar », Chopin refusera toujours de jouer devant le tsar Nicolas Ier (arrivé à Varsovie en avril 1830). Le climat d'insurrection des patriotes polonais contre l'autorité russe, dans un contexte de grandes révolutions européennes (comme en France avec la Révolution de Juillet 1830 ou la proclamation de l'Indépendance de la Belgique, le 4 octobre 1830), est dangereux pour le compositeur.
Chopin quitte la Pologne en diligence, le 2 novembre 1830, avant le déclenchement de l'insurrection de novembre, avec son cher ami et confident Tytus Wojciechowski. La légende raconte que ses amis lui offrirent une coupe d'argent pleine de cette terre bien-aimée de Pologne et qu'au passage de la diligence à la barrière de Varsovie, le cher professeur de Chopin, Józef Elsner, dirigeait un chœur interprétant une cantate en l'honneur du musicien.
La période viennoise
Chopin s'installe d'abord à Vienne, en Autriche, où il vit huit mois. La ville qui lui avait fait triomphe lui réserve un excellent accueil. Graf, le célèbre facteur de piano, met rapidement un piano à sa disposition et le compositeur le plus reconnu de Vienne à l'époque, Hummel, lui rend visite.
La première difficulté que rencontre Chopin à Vienne se trouve dans sa relation avec son éditeur : Haslinger. L'homme en question traite Chopin avec désinvolture et veut lui acheter ses œuvres pour rien (prétextant que leur vente ne rapporte plus rien), mais Chopin résiste car il pressent la ruse. Dans une lettre de Chopin à ses parents, le pianiste résume assez bien les choses : « Haslinger est malin et croit pouvoir obtenir mes compositions pour rien. Mais c'est fini désormais. Plus de travaux gratuits ! Maintenant, paye, animal ! »
En proie à des difficultés financières et ayant du mal à se faire connaître, Chopin pense rapidement à gagner d'autres villes. En effet, les valses de Lanner ou de Strauss père captent totalement l'attention du public viennois plus attaché à la musique dansante qu'aux poèmes de Chopin. Chopin donne un concert le 11 juin 1831. L'indifférence du public à l'écoute de son Concerto pour piano et orchestre n° 1 en mi mineur, op. 11, le pousse définitivement à quitter l'Autriche.
C'est aussi pendant cette période viennoise qu'a lieu l'insurrection de Varsovie, accompagnée de la répression sanglante de l'armée russe. Chopin, profondément patriote, est très affecté par cet événement qui a certainement inspiré son imagination créatrice. On retrouvera dans les lignes de son journal intime écrites à Stuttgart, ainsi que dans différentes lettres, un cri de révolte et de grand désarroi. De ces années datent le premier Scherzo ainsi que les Études op. 10.
Laissant son ami, Tytus retourne alors au pays pour se joindre au soulèvement. Seul et certainement inquiet pour sa famille et ses amis, Chopin veut rentrer en Pologne et rejoindre ses compatriotes. Ses parents l'en dissuadent dans une phrase résumant à elle seule la vie de Chopin : sa mission est de servir sa patrie autrement que par les armes.
Chopin quitte Vienne le 20 juillet 1831 pour Paris. Ce départ du musicien ne fut pas des plus reposants. Après que la police viennoise eut égaré son passeport, l'ambassade de Russie refusa au jeune homme le visa pour Paris. Face au refus administratif, contraint de ruser, Chopin obtint un passeport pour aller à Londres via Paris.
La vie parisienne
C'est avec un passeport pour Londres que Chopin se dirigea vers la France où il vécut le restant de sa vie. À Paris, il fit la connaissance de compatriotes polonais exilés suite à la défaite polonaise, et découvrit une intense activité culturelle et musicale, notamment l'opéra italien (Rossini, Bellini).
Première période parisienne de 1831 à 1838
Le Paris des années 1830 est un des hauts lieux du piano en Europe. Que ce soit le jeune Franz Liszt, Herz ou encore Hiller, Chopin aura rapidement l'occasion d'y rencontrer les plus grands virtuoses de son temps. Il rencontre aussi Mendelssohn lors de son passage à Paris, le violoncelliste Franchomme et Vincenzo Bellini (chez la princesse Belgiojoso).
L'inventeur du « guide-mains », Kalkbrenner fait figure de grand maître du piano en ces années. Selon le jeune Polonais « si Paganini est la perfection même, Kalkbrenner est son égal mais d'une toute autre manière. Il est bien difficile de décrire son calme, son toucher ensorcelant ».
Rapidement, Chopin va se rendre chez Kalkbrenner pour s'introduire dans cet univers pianistique parisien. Ayant joué très poliment devant le maître son concerto en mi mineur, celui-ci lui aurait fait ce compliment : « Vous avez le style de Cramer et le toucher de Field » mais déclare aussi que le jeune pianiste « manque de méthode ». Il lui propose de lui donner des leçons de piano, ce à quoi Chopin hésite naturellement, décidant alors de chercher conseil auprès de sa famille et de son vieux maître Elsner. Ce dernier aura eu la sagesse de respecter jusqu'au bout la personnalité pianistique de Chopin en lui conseillant une nouvelle fois de n'imiter personne (mais aussi de ne pas se limiter à la composition pianistique et d'aller chercher l'immortalité dans l'opéra, à l'image de Mozart). Chopin suivra partiellement ce conseil en acceptant de forger son propre univers, mais essentiellement au piano.
Kalkbrenner n'eut donc pas Chopin pour élève, mais il lui organisa tout de même son premier concert parisien qui eut lieu au 9, rue Cadet dans les salons Pleyel, le 26 février 1832. Le programme était impressionnant : le quintette op. 29 et deux arias de Beethoven, le concerto en fa mineur (joué au piano seul) et les variations sur Là ci darem la mano de Chopin et, en final, l'impressionnante « marche suivie d'une polonaise » pour 6 pianos de Kalkbrenner.
Les pianistes de ce concert étaient fabuleux, outre Chopin et Kalkbrenner, Hiller, Sowinski, Camille Stamaty et Osborne formaient cet orchestre pianistique. La massivité de l'œuvre pour six pianos de Kalkbrenner est vraiment loin de la poésie émanant du Polonais qui n'était pas attiré par l'ostentation. Chopin écrivait à Tytus à propos de celle-ci : « N'est-ce pas une folle idée? Un des pianos à queue est très grand, c'est celui de Kalkbrenner ; l'autre est petit, c'est le mien ».
Sa grande sociabilité mondaine, ainsi que sa réputation de virtuose (le critique acerbe Fétis, dans la revue musicale, en mars 1832, après le grand concert de Kalkbrenner, fera l'éloge du jeune Polonais) lui permettront très rapidement de devenir le professeur le plus recherché dans les milieux aristocratiques parisiens.
Élément qui liait profondément Chopin à la France et le changeait de la mentalité viennoise : Paris est une terre d'accueil en Europe pour grand nombre d'émigrés polonais qui fuient la répression. La cause polonaise est extrêmement populaire à Paris. Ainsi, la situation politique instable en France n'empêche pas les journaux français de faire leur une sur les événements polonais et les citoyens français, de critiquer ouvertement l'inaction du roi Louis-Philippe face à ce problème.
Chopin assistera de sa fenêtre à la solidarité des Français envers ses compatriotes. En effet, un immeuble de la cité bergère (tout près de chez le musicien) sert d'habitation au général italien Ramorino. Ce chef de l'insurrection polonaise de 1830 voit le seuil de son perron comme lieu de rassemblement et de manifestation des Parisiens dans leur soutien aux Polonais. Il est aisé d'imaginer la joie de Chopin devant toute cette agitation et les lettres laissées par le musicien sont explicites sur les sentiments positifs qu'éprouve Chopin concernant ce qui va devenir sa seconde patrie. Pendant l'année 1834, il refusa des invitations auprès de l'ambassade russe et fit savoir que, malgré son départ avant l'insurrection, il était à Paris en émigré politique et non en sujet loyal du tsar. Ce choix lui interdisait à tout jamais de rentrer dans sa Pologne natale.
Plus tard, les nobles et artistes polonais en exil à Paris prendront l'habitude de se rassembler à l'hôtel Lambert (situé sur l'île Saint-Louis). Chopin, certains de ses élèves polonais, le poète Mickiewicz ou encore Witwicki et tant d'autres se rassemblent autour du prince Adam Czartoryski qui aura une action toute particulière auprès de la France et de l'Angleterre en ce qui concerne l'invasion russe en Pologne.
En outre, Chopin appartiendra à la Société littéraire polonaise (à partir de 1833) qui rassemblera l'élite polonaise. En exécution des promesses d'une lettre, datée du 16 janvier 1833 et adressée au président de cette société, « L'honneur d'être entré dans leur cercle est pour moi le stimulant pour de nouveaux travaux répondant au but poursuivi par la société et celle-ci peut compter sur moi pour la servir de toutes mes forces », Chopin donne, le 4 avril 1835 au Théâtre italien, un grand concert de bienfaisance en faveur des réfugiés polonais (le pianiste y joue notamment son concerto en mi mineur et un duo avec Franz Liszt).
Les premières années parisiennes de Chopin sont très heureuses malgré l'éloignement de sa patrie et les périls que ses amis subissent. Une solide partie de l'œuvre du compositeur prend naissance au cours de ces années. En 1833, Chopin publie cinq mazurkas, trois nocturnes, les douze grandes études qu'il dédie à son ami Franz Liszt, mais aussi le trio pour piano, violoncelle et violon.
L'année suivante Chopin publie sa Krakowiak pour piano et orchestre, trois nouveaux nocturnes, quatre mazurkas, la grande valse en mi bémol majeur, le rondeau en mi bémol majeur (dédié à Caroline Hartmann) et la grande fantaisie sur des airs polonais.
D'autre part, il se lia d'amitié avec d'autres grands artistes de son époque, tels Delacroix, Berlioz ou Liszt. Ce dernier restera, comme Schumann, un très grand admirateur et fervent défenseur des compositions de Chopin.
Pendant les années suivantes, le compositeur publiera des chefs-d’œuvre comme la 1re Ballade (publiée en 1835) ou le 2e Cycle d'études, op. 25 (publié en 1837) qui contribuèrent à lui assurer sa grande notoriété. Lors de cette période fructueuse, Chopin connut pourtant des passages difficiles à travers son amour déçu pour Maria Wodzinska et les difficultés rencontrées par le peuple polonais.
Deuxième période parisienne de 1838 à 1848
Au cours de ces années, Chopin donna peu de concerts mais eut de nombreuses représentations pianistiques dans différents contextes.
Il convient tout d'abord de faire mention de l'hommage rendu en avril 1839, à Marseille, au ténor Adolphe Nourrit décédé le mois précédent en Italie. Lors de la messe de requiem célébrée pour le défunt, Chopin joua, à l'orgue de Notre-Dame du Mont, Les Astres, un Lied de Franz Schubert.
Au mois d'octobre de la même année, le roi Louis-Philippe, curieux d'entendre le Polonais, l'invita avec le pianiste Ignaz Moscheles à Saint-Cloud. Ainsi, devant le roi, la reine Marie-Amélie, madame Adélaïde et la duchesse d'Orléans, femme de Ferdinand-Philippe d'Orléans (1810-1842), fils aîné du roi Louis-Philippe, Chopin joua ses Études, ses Nocturnes et une sonate à quatre mains de Mozart avec Moscheles. Plus qu'un succès, ce fut un véritable triomphe.
Au printemps 1841, Chopin donna, encore chez Pleyel, un magistral concert commenté le lendemain par Franz Liszt (avec qui il domine maintenant le Paris pianistique de l'époque) dans la gazette musicale. Occupé par d'autres activités et n'appréciant pas, contrairement à Liszt, de jouer en public, il ne donnera pas de concerts dans les années qui suivront. Il préférait jouer pour ses amis pendant les nombreuses soirées passées à son appartement de la rue Pigalle. Parmi les invités de ces concerts privés, on pouvait voir: Sainte-Beuve, Mickiewicz, Delacroix, Berlioz, ainsi que nombre d'exilés polonais. Des témoignages de ces concerts privés, à la faible lueur de bougies dans le coin sombre du petit salon, sont parvenus jusqu'à nous: « Ses regards s'animaient d'un éclat fébrile, ses lèvres s'empourpraient d'un rouge sanglant, son souffle devenait plus court. Il sentait, nous sentions que quelque chose de sa vie s'écoulait avec les sons ».
Son ultime concert à Paris, un immense succès malgré son état affaibli, eut lieu le mercredi 16 février 1848 et resta (de ce que rapportent les nombreux commentaires de ce moment historique) un instant fabuleux.
De 1836 à 1847, il fut le compagnon de l'écrivaine George Sand (pseudonyme d'Aurore Dupin, baronne Dudevant). Ils menèrent ensemble une vie mondaine, nourris d'une admiration réciproque. Après un séjour hivernal dans de mauvaises conditions au monastère de Valldemossa (à Majorque, Espagne), durant lequel il composa, entre autres, son cycle des 24 Préludes, op. 28 et sa 2e Ballade, la santé de Chopin, qui était tuberculeux, se dégrada considérablement malgré les soins et le dévouement inconditionnel de Sand. De retour en France, Chopin retrouva une bonne santé et, de 1839 à 1846, il séjourna souvent à Nohant, la magnifique résidence de campagne de George Sand, non loin de La Châtre. Certaines rumeurs voudraient que George Sand ait eu plusieurs relations avec des élèves du pianiste. Ce fut une période heureuse pour celui-ci qui y composa quelques-unes de ses plus belles œuvres : la Polonaise héroïque, op. 53, la 4e Ballade, la Barcarolle, op. 60, les dernières Valses…
Pendant le mois de juillet 1847, le couple, qui ne connaissait plus depuis un certain temps la passion de ses débuts, se sépara définitivement après que Chopin eut pris le parti de Solange, la fille de George Sand, dans une violente dispute familiale qui éclata à Nohant en l'absence du pianiste. Il ne reverra George Sand qu'une seule et dernière fois, par hasard, en avril 1848, mais restera jusqu'à la fin de sa vie très proche de Solange et de son mari Auguste Clésinger.
À partir de 1842, Chopin, dont l'état de santé allait en s'aggravant, allait subir coup sur coup trois chocs importants. Tout d'abord, Matuszinski, son précieux ami d'enfance, allait décéder des suites de la tuberculose au printemps 1842. Ce chagrin allait se poursuivre avec l'annonce de la mort de Zywny (le premier professeur de Chopin resté un ami de ses parents); puis au mois de mai 1844, son père Nicolas Chopin s'éteignit à Varsovie. La dépression de Chopin à cette époque était inquiétante, pourtant, il écrivait aux siens pour les rassurer : « J'ai déjà survécu à tant de gens plus jeunes et plus forts que moi qu'il me semble être éternel... Ne vous inquiétez jamais de moi : Dieu étend sur moi sa grâce ».
Les hivers qui suivront ces événements seront de plus en plus difficiles à supporter. Les écrits de George Sand montrent que Chopin décline visiblement... Entre la grippe qui l'abat pendant l'hiver 1845 et le printemps 1846, et la phtisie qui progresse, le musicien est de plus en plus affaibli.
Les deux dernières années
Particulièrement affaibli après cette rupture douloureuse, il fit quand même une dernière tournée de sept mois en Angleterre et en Écosse organisée par son élève Jane Stirling. Ce voyage fut pour lui épuisant physiquement et moralement.
Chopin arriva à Londres le 20 avril 1848 et la pollution au charbon de la ville industrielle n'améliora pas son état de santé. Il eut malgré tout la joie de rencontrer Charles Dickens et put jouer chez marquis et ducs anglais (notamment chez lord Falmouth le 7 juillet 1848), et même devant la reine Victoria, ce qui lui apporta une immédiate renommée outre-Manche.
Malheureusement, ce voyage et ces représentations à répétition le fatiguèrent extrêmement. Il se sentait étouffé par la foule et les applaudissements : « Elles finiront par m'étouffer par leur gentillesse et moi, par gentillesse, je les laisserai faire ».
Il rentra à Paris très malade et dans une situation financière exécrable, sa maladie entraînant de nombreux frais. Son état de santé s'aggrava, mais il continua à donner des leçons, le plus souvent allongé sur le sofa près du piano, et à passer du temps avec ses amis, notamment Delacroix. Lorsqu'il entra dans la dernière phase de la tuberculose, suite à une grave hémoptysie qui l'avait terrassé fin juin 1849, sa sœur aînée Ludwika accourut auprès de lui pour le soutenir dans ces moments difficiles.
Chopin mourut quelques semaines plus tard, le 17 octobre 1849, au 12 place Vendôme, à l'âge de 39 ans. Il fut enterré au cimetière du Père-Lachaise, après une cérémonie à la Madeleine, aux sons de sa célèbre Marche funèbre. Sa tombe est ornée d'une statue d'Auguste Clésinger, mari de Solange Dupin, fille de George Sand. Conformément à ses dernières volontés, Ludwika ramena à Varsovie son cœur qui se trouve actuellement dans un cénotaphe inséré dans un pilier de l'église Sainte-Croix.
Liszt : « Chopin a passé parmi nous comme un fantôme ».
Portrait de l’homme
Un homme à la santé fragile
Chopin ne connut jamais la pleine santé. De nature valétudinaire, son état général était en permanence altéré et la fin de sa vie ne fut qu’une descente progressive vers la mort, les hivers se faisant sentir de plus en plus et chaque petite maladie l'affectant davantage. La médecine étant ce qu'elle était à cette époque, de nombreuses méthodes de guérison avaient été essayées par le musicien. Ainsi, nous savons qu'il absorbait quelques gouttes d’opium dans un verre d’eau et frictionnait ses tempes avec de l’eau de Cologne dès que son état risquait de s'aggraver.
En 1844, pour le faire sortir de la dépression qu'il manifestait suite au décès de son père qui avait suivi celui de son ami d'enfance Matuszinski, George Sand décida d’inviter en France la sœur aînée de Chopin, Ludwika Jędrzejewicz, qui fit le voyage avec son mari. George Sand écrivit donc à Ludwika pour l’avertir de l’état de santé fragile de son frère : « Vous allez trouver mon cher enfant bien chétif et bien changé depuis le temps que vous ne l’avez vu, mais ne soyez pourtant pas trop effrayés de sa santé. Elle se maintient sans altération générale depuis six ans que je le vois tous les jours. Une quinte de toux assez forte, tous les matins ; deux ou trois crises considérables et durant chacune deux ou trois jours seulement, tous les hivers ; quelques souffrances névralgiques, de temps à autre, voilà son état régulier... ». Chaque hiver est une épreuve pour le musicien. Chopin, écrivant à sa famille en automne 1846, l’expose : « L’hiver ne s’annonce pas mauvais, et en me soignant quelque peu il passera comme le précédent, et grâce à Dieu pas plus mal. Combien de personnes vont plus mal que moi ! Il est vrai que beaucoup vont mieux, mais à celles-là je ne pense pas ».
Les qualificatifs que George Sand utilise dans ses écrits pour désigner Chopin sont révélateurs à la fois de l’état de santé du musicien, mais aussi de la dégradation de la relation entre les deux artistes : « Mon cher malade » puis « mon petit souffreteux » jusqu’à « mon cher cadavre ». À eux seuls, les soucis affichés, dans une lettre de George Sand au comte Grzymala le 12 mai 1847, sur le caractère « transportable ou non » de Chopin au moment du mariage de Solange, témoignent de son état de santé très dégradé dans les dernières années de sa vie.
En juin 2008, des scientifiques polonais de renom, dont le professeur Wojciech Cichy, spécialiste de la mucoviscidose, ont émis l'hypothèse qu'il ait pu mourir de cette maladie. À l'appui de leur thèse, l'état de faiblesse depuis son enfance, avec des infections pulmonaires et des toux, une maigreur à l'âge adulte et un décès avant la quarantaine, comme la plupart des personnes atteintes de mucoviscidose. De plus, à notre connaissance, malgré des relations féminines durables, il n'eut pas d'enfant, donc une possible stérilité, autre symptôme de cette maladie. Ces scientifiques souhaitent pouvoir faire une analyse ADN du cœur de Chopin conservé dans du cognac dans une urne de cristal, dans l'église Sainte-Croix de Varsovie.
Des amours difficiles
Chopin écrivait à Fontana quelques mois avant de mourir : « Le seul malheur consiste en ceci : que nous sortons de l’atelier d’un maître célèbre, quelque stradivarius sui generis, qui n’est plus là pour nous raccommoder. Des mains habiles ne savent pas tirer de nous des sons nouveaux, et nous refoulons au fond de nous-mêmes ce que personne ne sait tirer, faute d’un luthier ». »
Les débuts amoureux : Konstancja Gładkowska
Chanteuse lyrique polonaise que le très jeune Chopin admirait, mademoiselle Constance Gladkowska est certainement le premier amour féminin ressenti par le musicien. « Elle phrase et nuance délicieusement. Sa voix, au début, tremblait légèrement, mais elle se remit bientôt de son trouble », disait le musicien en parlant d’elle.
Après avoir fait sa connaissance et joué à de nombreuses reprises avec elle, il brûle d’amour pour la cantatrice. Sa jeune gloire est dédiée à cette femme qui assiste à ses concerts (ceux du 17 mars 1830 et du 11 octobre 1830 à Varsovie) et y prête parfois sa voix.
Dans son explosion amoureuse, Chopin ne s’est pourtant jamais déclaré à l’être aimé : « Mes yeux ont surpris son regard. Alors je m’élançai dans la rue et il me fallut un quart d’heure pour revenir à moi. Je suis parfois si fou que c’est effrayant. Mais dès samedi en huit je partirai quoi qu’il arrive. Je mettrai ma musique dans ma valise, son ruban dans mon âme, mon âme sous mon bras, et en avant, dans la diligence ! »
Après le dernier concert donné par les deux jeunes musiciens, Constance écrivit son adieu à Chopin en deux vers : « D'autres peuvent être plus dignes de vous et vous récompenser davantage. Mais jamais ils ne pourront vous aimer plus que nous ». Sur ce billet récupéré dans les affaires du musicien après sa mort est écrit une mention en marge écrite par le pianiste d'un trait rageur : « Ils le peuvent ».
Après avoir quitté la Pologne, Chopin ne reverra plus Constance qui se maria deux ans plus tard avec un gentilhomme campagnard.
L’aventure : Delfina Potocka
La comtesse Delphine Potocka, beauté célèbre de vingt-cinq ans, dont la voix faisait tourner la tête de Chopin (qui l’accompagnait au piano) fréquenta le jeune Chopin en 1835. L’aventure qu’eut cette femme avec le pianiste démarra très rapidement (Mickiewicz : « elle est la plus grande des pécheresses ») mais dura peu. N’oublions pas que la comtesse était mariée et son mari l’emmena en Pologne d’où elle ne revint que beaucoup plus tard.
Il semble que cette histoire fut la moins malheureuse de Chopin dans la mesure où la comtesse gardera toujours une affection sincère pour Frédéric. Seules ces quelques lignes de Delphine retrouvées après le décès de Chopin en fournissent le témoignage : « Je ne t’ennuierai pas par une longue lettre, mais je ne veux pas rester plus longtemps sans nouvelles de ta santé et de tes projets d’avenir. Je suis triste de te sentir abandonné et solitaire… Ici mon temps se passe de façon ennuyeuse et je souhaite de n’avoir pas plus de désagréments encore. Mais j’en ai assez. Toutes les personnes à qui j’ai fait du bien m’ont payée d’ingratitude. Au total, la vie n’est qu’une immense dissonance. Dieu te bénisse, cher Chopin. Au revoir. »
Delphine Potocka fit le voyage de Nice à Paris pour arriver le dimanche 15 octobre 1849 au chevet du mourant. Chopin lui adressa la parole en ces termes : « C’est donc cela que Dieu tardait tant à m’appeler à lui, il a encore voulu me laisser le plaisir de te voir ».
La dernière mélodie de Chopin (morceau pour voix et piano) Melodia de 1847 (Mélodie n°9 de l'opus 74 posthume) était chantée par Delphine Potocka. À côté de ce morceau qui figurait dans son album, Chopin écrivit nella miseria. Cette référence à l'Inferno du Dante (Nessum maggior dolore/che recorarsi del tempo felice/nella miseria) signifie : "Il n'est pas de plus grande douleur que de se souvenir des moments heureux en temps de malheur".
La déception : Maria Wodzińska
Les Wodzinski étaient une famille de grands propriétaires terriens transportée à Genève pour l’éducation des enfants pendant la révolution polonaise des années 1830. Chopin aimait cette famille compatriote, car il avait eu pour camarades les trois garçons Wodzinski dans la pension de son père et il connaissait leur jeune sœur Marie depuis sa tendre enfance.
C’est pendant l’été 1835, à Dresde, que Chopin les revit avec joie. Marie Wodzinska avait alors dix-neuf ans. Frédéric et la jeune Marie (qui avait été dans leur enfance une de ses petites élèves) entretenaient depuis quelques années une relation musicale par correspondance, échangeant régulièrement des pages de musique. Cet été-là, leur amitié se transforma en amour. Mais, en septembre, il dut retourner à Paris où beaucoup de travail l’attendait. Le reflet de cette séparation avec Marie est peint par le pianiste dans une valse qu'il ne publia jamais : la Valse de l’Adieu, op. 69 n° 1.
Frédéric et Marie continuèrent à s'écrire avant de se revoir l’été suivant. Après un nouvel été de grand bonheur à Dresde avec cette famille, le 7 septembre, l'avant-veille de son départ pour Paris, Chopin demanda à Marie si elle accepterait de devenir sa femme. Si la jeune femme accepta et la comtesse, sa mère, approuva, ils tinrent ce projet secret aux yeux du comte, attendant de trouver un moment opportun pour obtenir son consentement.
Jusqu’en janvier 1837, Chopin allait vivre avec la promesse de cet amour, tandis qu'une correspondance entre lui et Marie faisait d’une manière secrète mention de leur projet de mariage sous le nom de « crépuscule » d’opéra. Après des premières lettres très amoureuses, la correspondance conservée de la jeune femme montre, par des mots d’une extrême platitude, que son amour s’éteignit petit à petit. La rupture des fiançailles, le « crépuscule » de leur bonheur, s’effectua donc en silence.
Les billets de Marie Wodzinska ainsi que la rose qu’elle lui avait offerte à Dresde furent retrouvés, après la mort de Chopin, chez lui dans une enveloppe nouée sur laquelle il avait écrit ces deux mots en polonais : moja bieda, mon malheur.
La relation : George Sand
Les deux artistes se rencontrèrent pour la première fois à la demande de George Sand, dans le courant de l’été 1836, à l’hôtel de France de la rue Laffitte. De ce premier contact, Chopin dit le soir même à son ami Hiller : « Quelle femme antipathique que cette Sand ! Est-ce vraiment bien une femme ? Je suis prêt à en douter ». » Par la suite, Chopin et Sand se fréquentèrent à Paris de temps en temps, puis de plus en plus. Chopin sortant de sa déception avec Marie Wodzinska et George Sand de sa relation avec Michel de Bourges, la souffrance en amour fut leur premier lien. Notons que George Sand hésita longtemps avant de se lancer dans une relation avec le pianiste. Elle écrivit à cette époque une lettre immense et complexe à son ami Albert Grzymala en date de fin mai 1838 dans laquelle l’écrivaine met à nu sa passion pour Chopin et exprime le principal but d’une idylle avec le pianiste : « …S’il est heureux ou doit être heureux par elle (Marie Wodzinska), laissez-le faire. S’il doit être malheureux, empêchez-le. S’il peut être heureux par moi sans être malheureux avec elle, il faut que nous nous évitions et qu’il m’oublie. Il n’y a pas à sortir de ces quatre points. Je serai forte pour cela, je vous le promets, car il s’agit de lui, et si je n’ai pas grande vertu pour moi-même, j’ai grand dévouement pour ceux que j’aime… »
Au début de leur relation, Chopin était âgé de vingt-huit ans mais semblait bien plus jeune, George avait trente-quatre ans. D'après ses correspondances de l’époque, l’amour de George Sand pour Chopin frôlait le « maternel », la bonté « pélicane » ; l’auteur parlait de « faire son devoir ». Tout cela tombait à merveille puisque Chopin, vu son état de santé, avait grand besoin de soins. Ils restèrent ensemble neuf ans.
En quête de solitude, le jeune couple décide de voyager. Leur destination est les îles Baléares. Chopin décide de cacher son voyage (seuls ses amis les plus proches, Fontana et Matuszinski, sont au courant). Le couple vivra d’abord dans la « maison du vent », une villa située à Establiments, pour 100 francs par mois. Désirant une retraite plus profonde et moins onéreuse, le couple ne mit pas longtemps à déménager pour un trois pièces avec un jardin dans la chartreuse même de Valldemossa.
Si l’enthousiasme pour la poésie de l’endroit domine le début de leur séjour, la mauvaise santé de Chopin (qui ne s’adapte pas au climat, ne supporte pas la nourriture du pays et n’est pas vraiment aidé par la médecine locale) oblige George à lui faire la cuisine, à le soigner. La femme, pendant cette période, s’occupera énormément de l’homme qu’elle aime. Le rôle maternel de la romancière se dessine peu à peu dans cette retraite…
L’image la plus exacte à garder de cette période de la relation des deux artistes est l'étape de grand travail qu'elle représente pour chacun (Chopin compose ici ses Préludes), ainsi que l'isolement oppressant de la chartreuse. Le temps est souvent exécrable et la population peu accueillante envers le couple (leur domestique les abandonne, jurant qu’ils sont pestiférés).
La lettre que George Sand écrivit à Mme Marliani, à l’époque de leur retour en France, est une source utile pour montrer l’état des deux amoureux à la fin de leur séjour en Espagne : « Enfin, chère, me voici en France… Un mois de plus et nous mourrions en Espagne, Chopin et moi ; lui de mélancolie et de dégoût, moi de colère et d’indignation. Ils m’ont blessée dans l’endroit le plus sensible de mon cœur, ils ont percé à coups d’épingles un être souffrant sous mes yeux, jamais je ne leur pardonnerai et si j’écris sur eux, ce sera avec du fiel. »
Comme le dira plus tard Guy de Pourtalès sur la lune de miel des deux artistes à la chartreuse : « on pouvait se demander si la Chartreuse n’était pas une sorte de purgatoire, d’où Sand explorait les enfers tandis le malade se sentait déjà monter vers le Ciel. »
L'amour de sa patrie
— Lettre de Chopin à Tytus, datée du 4 septembre 1830
Chopin a quitté la Pologne à vingt ans (le 2 novembre 1830) pour Vienne sans savoir qu’il ne remettrait plus jamais les pieds sur sa terre natale qui occupera pourtant éternellement son cœur. Une coupe d’argent remplie de sa terre natale le suivra toute sa vie et son contenu sera mêlé, à sa mort, à la terre du Père-Lachaise recouvrant son cercueil.
Józef Elsner composa une cantate en l’honneur du départ de l’enfant du pays qui ressemble plus à un « adieu » qu’à un « au revoir » :
À titre d’exemple, citons ce que rapporte son élève et ami Gutmann, qui, jouant parfois devant Chopin la 3e Étude en mi majeur, voyait Chopin s’écrier n’avoir jamais rien composé de plus beau et soupirer du plus profond de son être « Oh! ma patrie ». Même Antoine Orlowski, dans sa correspondance, fait état de la nostalgie de Chopin pour sa patrie comme d’une maladie consomptive : « Chopin est bien portant et vigoureux. Il tourne la tête à toutes les femmes. Les hommes en sont jaloux. Il est à la mode. Sans doute porterons-nous bientôt des gants à la Chopin. Mais le regret du pays le consume… »
Les très nombreuses lettres de Chopin à sa famille et le ton de celles-ci sont aussi la preuve d’un regret de son pays et de ses proches qui le consume. Dans une lettre aux siens à la fin de l’été 1846, le musicien écrit « … J’espère recevoir bientôt une lettre de vous, cependant, je suis tranquille, et je sais qu’avec votre nombreuse famille il est difficile que chacun m’écrive un mot, surtout qu’à nous la plume ne suffit pas ; je ne sais pendant combien d’années nous devrions bavarder pour être au bout de notre latin, comme on dit ici. C’est pour cela que vous ne devez pas vous étonner ni vous attrister quand vous n’avez pas de lettre de moi, car il n’y a pas de cause réelle, pas plus que chez vous. Une certaine peine s’unit au plaisir de vous écrire; c’est la certitude qu’entre nous il n’y a pas de paroles, à peine des faits… » Comme le soulignait Guy de Pourtalès à propos de cette lettre de Chopin « A-t-on noté ce mot : « Surtout qu’à nous la plume ne suffit pas... » Voilà la sourdine exquise des plaintes de Chopin ».
L’éloignement des explosions politiques
Chopin a en quelque sorte joué à cache-cache avec les révolutions de son temps. Son absence marquée dans les conflits de quelque ordre que ce soit, aussi bien politiques qu’idéologiques, met à jour un trait particulier de son caractère qu’il convient de justifier.
Le musicien avait quitté Varsovie quelques semaines avant la révolution de 1830 et, même s'il a composé son Étude Révolutionnaire pris de douleur concernant ces événements, il n’est pas rentré au pays porter secours à sa famille qui aurait très bien pu mourir lors de l’arrivée des Russes. Chopin était, lors de ces événements, à Vienne avec son ami Tytus qui, lui, est retourné au pays prêter main forte aux résistants polonais. Un an plus tard, au printemps 1831, Chopin continue de fuir les tourments politiques en renonçant à son projet de voyage en Italie (à cause des insurrections de Bologne, de Milan, d’Ancône et de Rome).
Arrivant à Paris un an après les Trois Glorieuses, Chopin avait encore échappé aux troubles du pays et avait juste regardé du haut du balcon de son appartement de la rue Poissonnière les derniers agitements populaires.
Pour finir, c’est au début de la Révolution de 1848 que Chopin quitte la France pour sa tournée en Angleterre. Le doute n’est donc pas permis concernant l’éloignement du compositeur des explosions politiques de son temps.
Le soutien dans l’entourage amical
Les récits que nous avons de la mort de Chopin sont la démonstration très forte de l’existence d’un véritable cercle de personnes qui aimaient le musicien. Ses amis lui rendaient régulièrement visite. Une liste complète de ces personnes est quasiment impossible à réaliser : le prince Czartoryski, Dephine Potocka, madame de Rothschild, Legouvé, Jenny Lind, Delacroix, Franchomme, Gutmann, etc.
L’importance de tels amis s'explique lorsque l’on apprend que Franchomme (accessoirement comptable de Chopin) inventait un nombre incalculable de fables sur l’origine des fonds qui lui servaient à vivre. Tout cet argent venait d’avances et de dons de ses amis, mais si Chopin avait appris de tels gestes, il aurait refusé net.
Comme le rapporte Ferdinand Hiller, Chopin aimait profondément la compagnie de ses amis (à l'instar d'un autre génie : Franz Schubert). Parlant de Chopin : « Il n'aimait pas être sans compagnie - chose qui ne se produisait que très rarement. Le matin il lui arrivait de passer seul une heure à son piano ; mais même lorsqu'il "travaillait" (de quel mot me servir pour rendre cela?), lorsqu'il restait le soir chez lui à jouer du piano, il lui fallait pour le moins un ami près de lui. »
Une illustration de l’amitié : les derniers jours du musicien
Le samedi 14 octobre 1849 : Chopin est dans son lit de mort au no 12 de la place Vendôme à Paris, il a de longs accès de toux épuisants. Lors d’un de ces accès, alors que Gutmann le tient dans ses bras, Chopin reprenant son calme lui adresse la parole : « Maintenant, j’entre en agonie. » Et poursuit avec autorité: « C’est une faveur rare que Dieu fait à l’Homme en lui dévoilant l’instant où commence son agonie ; cette grâce, il me l’a faite. Ne me troublez pas. »
Chopin est entouré de ses amis de toujours et Franchomme rapportera un murmure de Chopin de cette soirée : « Elle m’avait dit pourtant que je ne mourrais que dans ses bras.»
Le dimanche 15 octobre : c’est l’arrivée de Delphine Potocka de Nice. Après avoir apporté le piano dans la chambre du mourant, à la demande de Chopin, la comtesse chanta. Même si tous les amis du musicien étaient présents, certainement à cause de l’émotion générale, personne ne put se souvenir quels furent les morceaux de son choix. L’image à garder de cette journée est celle du râle du mourant imposant à tous ses amis de se mettre à genoux devant son lit.
Le lundi 16 octobre, Chopin perdit la voix, la connaissance pendant plusieurs heures et, revenant à lui, mit sur papier ses dernières volontés : « comme cette terre m’étouffera, je vous conjure de faire ouvrir mon corps pour que je ne sois pas enterré vif ».
Il s’adressa ensuite à ses amis pour leur donner de dernières instructions : « On trouvera beaucoup de compositions plus ou moins esquissées; je demande, au nom de l’attachement qu’on me porte, que toutes soient brûlées, le commencement d’une méthode excepté, que je lègue à Alkan et Reber pour qu’ils en tirent quelque utilité. Le reste, sans aucune exception, doit être consumé par le feu, car j’ai un grand respect pour le public et mes essais sont achevés autant qu’il a été en mon pouvoir de le faire. Je ne veux pas que, sous la responsabilité de mon nom, il se répande des œuvres indignes du public ». Chopin fit ses adieux à ses amis. Ses paroles ne sont pour la plupart pas connues mais il dit à Franchomme : « Vous jouerez du Mozart en mémoire de moi » et à Marceline et Mlle Gavard : « Vous ferez de la musique ensemble, vous penserez à moi et je vous écouterai ».
Ils redirent tous devant le mourant, toute la nuit, les prières des agonisants. Gutmann lui tenait la main et lui donnait à boire de temps à autre. Le docteur se pencha vers Chopin en lui demandant s'il souffrait. « Plus », répondit Chopin et ce furent ses derniers mots.
Le mardi 17 octobre 1849, à 2 heures du matin, Chopin avait cessé de vivre et tous ses amis sortirent pour pleurer. Auguste Clésinger moula le visage et les mains de la dépouille mortelle, de nombreux dessins furent réalisés dont un de Anton Kwiatkowski. Les autres amis apportèrent les fleurs préférées du musicien.
Vision de ses contemporains
Au cœur des cercles de la jeunesse intellectuelle et artistique parisienne des années 1830, Chopin avait pour amis nombre de personnages célèbres dont les écrits concernant le jeune Polonais en dessinent un portait précieux.
Franz Liszt
Ces deux compositeurs, assez semblables par leur parcours de musiciens originaires d’Europe centrale et émigrés en France, nourriront des relations ambiguës, un temps conflictuelles. Franz Liszt se lie avec Frédéric Chopin dans le contexte du milieu artistique et bohème du début des années 1830. Leur admiration réciproque de musiciens atteint très rapidement les plus hauts degrés. À titre d’exemple, citons l’amour de Liszt pour les Études du Polonais lui-même admiratif de la façon de les rendre de Liszt (il déclarait vouloir lui voler sa manière de les rendre) décidant de les dédier à Franz. Citons encore ce détail : la présence dans l’appartement parisien assez nu de Chopin d’une petite table près du piano sur laquelle était seul posé le portrait de Franz Liszt. Dans le cercle assez restreint des fréquentations de Chopin, la génération romantique parisienne de 1830 concernant tous les arts se retrouvait: Henri Heine, Ferdinand Hiller, George Sand, Eugène Delacroix, Giacomo Meyerbeer ou le poète Adam Mickiewicz étaient les amis communs des deux musiciens. Franz est de ce ceux qui se seront permis d’appeler « Chopino » ou encore « Chopinissimo » le plus grand pianiste polonais du XIXe siècle.
Cependant, ils se brouilleront bien vite pour des raisons d’ordre privé (Liszt utilise l’appartement de Chopin en l’absence de celui-ci pour ses rencontres amoureuses) et artistiques (la critique et le public voyant en eux les représentants de deux écoles antagonistes : Liszt celle de la virtuosité transcendantale, et Chopin, celle de « la plus exquise sensibilité »). Par la suite, à cette double rivalité se greffera celle de George Sand et de Marie d'Agoult.
La maladie, puis la mort de Chopin vont effacer toutes ces rancœurs : Liszt, en publiant un ouvrage sur lui, et transcrivant ses lieder polonais. Outre ses publications à la Revue et gazette musicale de Paris, c’est dans un manifeste intitulé « De la situation des artistes » que le musicien plaide sa conception des programmes musicaux en remplaçant par Mozart, Beethoven et Weber, mais aussi ses amis, Berlioz et Chopin, la plate musique jouée dans les concerts en Europe. Le funeste événement du décès de Chopin est avec celui de Lichnowsky (à la fin de l’année 1849) l’origine établie de « l’Héroïde funèbre » de Liszt.
La dette de Liszt vis-à-vis de Chopin est très claire. Dès 1830, ce dernier a en effet publié sa première série de Douze Études op. 10, adoptant tout de suite le style qui sera le sien jusqu’à la fin de ses jours. La formation de Liszt sera beaucoup plus lente : il ne se trouvera vraiment lui-même qu’à la fin des années 1840, en écrivant notamment des oeuvres aux titres inspirés par le Polonais : les deux ballades, les polonaises, la bénédiction de Dieu dans la solitude.
Eugène Delacroix
« J’ai des tête-à-tête à perte de vue avec Chopin, que j’aime beaucoup, et qui est un homme d’une distinction rare : c’est le plus vrai artiste que j’aie rencontré. Il est de ceux, en petit nombre, qu’on peut admirer et estimer. »
Le rapport entre les deux artistes (connus pour être tous les deux de grands souffreteux et tousseux) est très intéressant, car double. Comme le montre la citation donnée plus haut, les deux hommes s’appréciaient profondément et Delacroix donne à la musique de Chopin la meilleure place après celle de Mozart. Tous deux ont les mêmes goûts musicaux et placent volontiers Mozart au-dessus de Beethoven (« passages communs à côté de sublimes beautés »). En ce qui concerne l’œuvre de Delacroix, Chopin est tranché : il déteste cette peinture, lui préférant celle d'Ingres, car il est l’ami du précis et de l’achevé.
Delacroix parlant de ses séjours à Nohant :
François-Joseph Fétis
Cette éloge du critique acerbe est venue en réponse au succès du concert de Chopin dans les salons Pleyel du 26 février 1832.
Astolphe de Custine
« Je viens encore d'être enchanté par le magicien, par le sylphe de Saint-Gratien. Je lui avais donné pour thème le ranz des vaches et la Marseillaise. Vous dire le parti qu'il a tiré de cette épopée musicale, est impossible. On voyait le peuple de pasteurs fuir devant le peuple conquérant. C'était sublime ».
Voici le témoignage du marquis adressé à Chopin suite au concert donné par le Polonais à Paris le 16 février 1838 : « Vous avez gagné en souffrance, en poésie, la mélancolie de vos compositions pénètre plus en avant dans les cœurs : on est seul avec vous-même au milieu de la foule ; ce n'est pas un piano, c'est une âme, et quelle âme ! »
Hector Berlioz
— Hector Berlioz, commentaire du concert de Chopin du 4 avril 1835 au profit de réfugiés polonais dans le journal Le Rénovateur
Félix Mendelssohn
Henri Heine
Ignaz Moscheles
Honoré de Balzac
Honoré de Balzac parlant de Chopin dit : « Il trouva des thèmes sublimes sur lesquels il broda des caprices exécutés tantôt avec la douleur et la perfection raphaélesque de Chopin, tantôt avec la fougue et le grandiose dantesque de Liszt, les deux organisations musicales qui se rapprochent le plus de celle de Paganini. L'exécution, arrivée à ce degré de perfection, met en apparence l'exécutant à la hauteur du poète, il est au compositeur ce que l'acteur est à l'auteur, un divin traducteur des choses divines. »
Clara Schumann
« Chopin vint mais passa une heure à m'attendre. Rien n'y fit, il me fallut entrer et jouer. Il entendit la sonate op. 11 de Schumann, le dernier mouvement de mon concerto et deux études de lui (op.10) ; il me couvrit de compliments en bonne et due forme, pensant ne mieux pouvoir exprimer ses remerciements que par la dédicace d'une de ses œuvres, ce qui me fit grand plaisir. Il joua aussi un nocturne de lui, avec le pianissimo le plus délicat mais par trop librement (avec une liberté qui s'écarte du grand art). Il est très souffreteux et maladif. Il ne produit de forte que par un mouvement crispé de tout le corps. Toute sa personne est empreinte de la galanterie française. »
Portrait du musicien
La technique pianistique
À travers des monuments comme les Cycles d'Études op. 10 et op. 25, les 4 Ballades, les Nocturnes, les 24 Préludes op. 28, les 4 Scherzos, ou encore les deux concertos pour piano, Chopin a révolutionné le piano et a inventé une véritable école avec l'apport de nouvelles sonorités, ainsi qu'une nouvelle vision de l'instrument. Sa musique mélodieuse reste une des plus atypiques et adulées du répertoire romantique.
« Quand je suis mal disposé, disait-il, je joue sur un piano d’Erard et j’y trouve facilement un son tout fait ; mais quand je me sens en verve et assez fort pour trouver mon propre son à moi, il me faut un piano Pleyel » (Chopin).
Le jeu de Chopin n'était, aux dires des gens qui l'ont connu, jamais immuable, jamais fixé. Le caractère spontané de ses interprétations est décrit de la même façon par les auditeurs du Polonais. « Entendre le même morceau joué deux fois par Chopin, c'était, pour ainsi dire, entendre deux morceaux différents. » Comme le soulignait encore la princesse M. Czartoryska : « Tout comme il était sans cesse à corriger, changer, modifier ses manuscrits - au point de semer la confusion chez ses malheureux éditeurs face à la même idée exprimée et traitée parfois diversement d'un texte à l'autre -, ainsi se mettait-il rarement au piano dans le même état d'esprit et de disposition émotionnelle : en sorte qu'il lui arrivait rarement de jouer une composition comme la fois d'avant. »
Le toucher pianistique
Le toucher de Chopin n’est aucunement dû au hasard. La volonté de nuancer d’une façon parfaite de ce musicien est le résultat de sa vision de la technique pianistique. Chopin développant sur ce sujet expliquait que « pendant longtemps, les pianistes ont travaillé contre la nature en cherchant à donner une sonorité égale à chaque doigt. Au contraire, chaque doigt devrait avoir sa propre partie. Le pouce a la plus grande force, parce qu’il est le plus gros et le plus indépendant des doigts. Vient ensuite le cinquième, à l’autre extrémité de la main. Puis l’index, son support principal. Enfin, le troisième, qui est le plus faible des doigts. Quant à son frère siamois, certains pianistes essaient, en y mettant toute leur force, de le rendre indépendant. C’est chose impossible et vraiment inutile. Il y a donc plusieurs espèces de sonorités, comme il y a plusieurs doigts. Il s’agit d’utiliser ces différences. Et ceci, en d’autres mots, est tout l’art du doigté. »
Liszt parlant du jeu de Chopin exprimait : « Vapeur amoureuse, rose d’hiver » ou encore ajoutait ceci : « Par la porte merveilleuse, Chopin faisait entrer dans un monde où tout est miracle charmant, surprise folle, miracle réalisé. Mais il fallait être initié pour savoir comment on en franchit le seuil ». En effet, Liszt avait compris que le terme rubato n’apportait rien pour comprendre le jeu de Chopin fondé sur une règle d’irrégularité : « Il faisait toujours onduler la mélodie…; ou bien il la faisait mouvoir, indécise, comme une apparition aérienne. C’est le fameux rubato. Mais ce mot n’apprenait rien à qui savait, et rien à qui ne savait pas, aussi Chopin cessa d’ajouter cette explication à sa musique. Si l’on en avait l’intelligence, il était impossible de ne pas deviner cette règle d’irrégularité ».
« "Regardez ces arbres" disait Liszt à ses élèves, "le vent joue dans leurs feuilles et réveille en eux la vie, mais ils ne bougent pas". »
La note bleue
Les témoignages qui restent des participants aux soirées parisiennes de la rue Pigalle font la description d’un salon aux lumières baissées où Chopin, entouré de ses compatriotes, leur jouait du piano. Assis devant l’instrument, il préludait par de légers arpèges en glissant comme à l’accoutumée sur les touches du piano jusqu’à ce qu’il trouve, par le rubato, la tonalité reflétant le mieux l’ambiance générale de cette soirée. Cette « note bleue », terme de George Sand qui y voyait « l'azur de la nuit transparente » ("Impressions et souvenirs, 1841), était alors la base de ses improvisations, variations ou encore le choix d’une de ses œuvres dans la tonalité correspondante.
Schumann nous rapporte, non sans énervement, qu’à la fin de ce type de manifestation, Chopin avait comme manie de faire glisser rapidement sa main sur le piano de gauche à droite « comme pour effacer le rêve qu’il venait de créer ».
La main de Chopin
Les descriptions des mains de Chopin sont assez nombreuses pour que l’on admette qu’elles étaient remarquables. Pour l’un c’était « le squelette d’un soldat enveloppé par des muscles de femme », pour un autre ami « une main désossée ».
Stephen Heller : « Sa main couvrait un tiers du clavier comme une gueule de serpent s’ouvrant tout à coup pour engloutir un lapin d’une seule bouchée. »
Le 17 octobre 1849 au matin, Auguste Clésinger moula le visage et les mains de Chopin, comme il était coutume de le faire à l'époque, et on fit plusieurs dessins de Chopin sur son lit de mort.
Le moulage d'une des mains du musicien est exposé au musée de la Vie romantique au 16, rue Chaptal, Paris, 75009.
La composition musicale
Si le contexte de la production de certaines œuvres de Chopin est connu grâce aux témoignages de ses amis (l'Étude Révolutionnaire, certains préludes, la Valse de l'adieu, etc.), le mode habituel de composition du Polonais est tout aussi intéressant que ces situations particulières.
Selon les témoignages de ses amis, la création de Chopin était toute spontanée. Que ce soit devant le piano à raison d'une autre occasion, en promenade ou en méditation, l'étincelle initiale surgissait généralement en été. À partir de cette lueur de départ, après avoir traduit par la voix et le clavier son idée, Chopin commençait son long travail de perfection qui durait des semaines. George Sand, parlant de cet aspect de l'homme qu'elle aimait, précisait qu'à ce stade « il s'enfermait dans sa chambre des journées entières, pleurant, marchant, brisant ses plumes, répétant ou changeant cent fois une mesure, l'écrivant et l'effaçant autant de fois et recommençant le lendemain avec une persévérance minutieuse et désespérée. Il passait six semaines sur une page pour en revenir à l'écrire telle qu'il l'avait tracée du premier jet. »
« Trois lignes raturées sur quatre. Voilà du vrai, du pur Chip-chip. »
Les apports musicaux
La période musicale que Chopin a traversée a été marquée par une évolution singulière de la technique pianistique. À l'instar de ce qui avait été développé quelques années plus tôt par Paganini pour le violon, le piano a vu, dans de grands virtuoses du début XIXe, la voie du progrès. Liszt n'est pas le seul à avoir perfectionné la technique pianistique au cours des années 1830-1840 ; il affirme lui-même que de nombreuses avancées sont dues à Chopin.
Ces avancées sont notamment l'extension des accords (en arpèges, plaqués ou encore en batterie); les petits groupes de notes surajoutées à la partition tombant (comme le soulignait Liszt) « comme les gouttelettes d'une rosée diaprée par dessus la figure mélodique ». Cette technique directement issue des « fioritures » de l'ancienne grande école de chant italienne a été, au piano, teintée par Chopin d’imprévu et de variété.
Il inventa encore les progressions harmoniques permettant de masquer la légèreté de certaines pages d'un caractère indiscutablement sérieux. Les analyses de Liszt sur l'apport de Chopin, si elles sont un référence absolue, ne doivent pas être prises en un sens dogmatique, car l'écoute de pianistes oubliés du tout début du XIXe ou encore de la Révolution française de 1789 (comme par exemple Hélène de Montgeroult, dont il existe aujourd’hui un enregistrement des études) permet de retrouver certains points techniques développés ultérieurement par la génération pianistique des années 1830-1840.
L'improvisation
Le XIXe siècle est l'époque des pianistes virtuoses dans leurs interprétations et improvisations. Ainsi, en passant par la mythique improvisation d'Hélène de Montgeroult sur la Marseillaise et les exploits techniques de Franz Liszt, Chopin était, d'après les témoignages de ses proches, un excellent improvisateur sur son instrument de prédilection. D'autre part, lors de sa prime jeunesse, Chopin avait eu l'occasion de s'exercer longuement dans cet art lors de ses passages au château du grand-duc Constantin, et le marquis de Custine a énormément parlé des improvisations du jeune Polonais (cf. Chopin vu par ses contemporains).
Eugène Delacroix nous laisse un témoignage sur ce sujet : « En revenant avec Grzymala, nous avons parlé de Chopin. Il me contait que ses improvisations étaient beaucoup plus hardies que ses compositions achevées. Il était en cela, sans doute, comme de l'esquisse du tableau comparé au tableau fini. »
La vie pianistique
Le professeur de piano
La période parisienne, rue Pigalle, qui suivit celle de Nohant à partir d’octobre 1839, fut une
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Biographie
Son nom de naissance est Fryderyk Franciszek Chopin ; il adopta ses prénoms francisés Frédéric-François lorsqu'il quitta définitivement la Pologne pour Paris. Les Polonais écrivent parfois son nom Szopen par analogie avec la phonétique française.
La Pologne
Frédéric Chopin est né à Żelazowa Wola le 1er mars 1810 près de Varsovie et fut baptisé dans l'église du village de Brochów près de Sochaczew le 23 avril suivant.
Peu avant la Révolution française de 1789, son père, Nicolas Chopin (1771, Marainville-sur-Madon — 1844, Varsovie), âgé de seize ans, avait quitté sa Lorraine natale (où son père charron était devenu syndic de la communauté) pour la Pologne en compagnie de M. (et Mme) Weydlich, intendant-régisseur du château auprès desquels il avait reçu une solide éducation.
Il y épousa Justyna Krzyżanowska, dame d’honneur et cousine de la comtesse Skarbek, le 2 juin 1806 ; elle a 20 ans et lui 35. Le comte Skarbek lui avait en effet proposé en 1802 de s'occuper de ses 4 enfants et de la bonne marche de son manoir de Zelazowa Wola, à 50 km de Varsovie où ils se rencontrèrent.
Frédéric (en polonais : Fryderyk) est le second de quatre enfants. Ses trois sœurs sont prénommées Ludwika, Izabella et Emilia, cette dernière disparaîtra à l’âge de quatorze ans
Les premières années
Chopin révéla très tôt de grandes dispositions pour la musique, rejouant dès l'âge de cinq ans les airs que joue sa mère au piano. Il montra immédiatement un grand sens musical et faisait preuve d'une sensibilité exceptionnelle à la musique. Il commença donc son éducation musicale à six ans (1816) et composa sa première œuvre, la Polonaise en sol mineur, à l'âge de sept ans (1817). Il fit sa première apparition sur scène à huit ans, dans un salon aristocratique de Varsovie (1818).
À partir de ses dix ans, le jeune musicien est amené régulièrement dans la résidence du grand-duc Constantin, frère du Tsar Nicolas Ier. Le grand homme, redouté de tous pour son caractère exécrable et ses redoutables colères, aura le privilège d’écouter le très jeune Chopin des heures durant et trouvera plus d’une fois la paix ainsi.
Cette période est marquée par une attention toute particulière de Nicolas Chopin qui, rassuré que son fils soit loin d’être enchaîné au piano lorsqu’il se rend dans la grande résidence, veille à ce que les flatteries ne montent pas trop à la tête de son jeune fils. Pourtant, les flatteries n’ont pas manqué. Par exemple, la postérité a retenu un épisode de cette période dans lequel le grand-duc, obsédé par une petite marche que lui jouait Chopin, ordonnera à son régiment de défiler désormais au son de la marche du petit Frédéric. (Chopin nouera une amitié avec le fils illégitime du grand-duc et avec Alexandrine de Moriolles, fille du comte de Moriolles émigré en Pologne à la Révolution française, et à laquelle il dédiera son Rondeau à la Mazur en fa majeur, op. 5 ).
Par son don prodigieux, le petit Chopin, qui connaissait déjà dans son pays une certaine renommée, fut rapidement comparé à Mozart.
Jeunesse
Élève du Conservatoire et du lycée de Varsovie où son père était professeur de français, il se familiarisa avec la musique populaire polonaise en passant ses vacances dans différentes régions rurales de Pologne. Il termina ses études musicales en 1829. L’existence de Chopin se partageait, à l’époque, en deux lieux et deux périodes.
D’un côté, il est un adolescent normal de Varsovie. Le jeune Chopin aurait développé, à cette époque, un humour très prononcé (il caricaturait ses professeurs et les étrangers, comme son père parlant polonais). Outre la musique, Chopin est passionné de littérature, de théâtre et d'histoire. À ce titre, il fonde avec ses trois sœurs et plusieurs camarades la très peu sérieuse société des divertissements littéraires. Le sens très chopinien de l’humour qui caractérise une partie de l’œuvre du musicien, trouve certainement une partie de son origine dans cette période.
D’un autre côté, la santé de Chopin est déjà très fragile, raison pour laquelle, ses parents choisissent une destination proche pour les vacances d’été. Tous les ans, la famille Chopin se rend à la campagnarde Mazovie, non loin de Varsovie. Les récits de ces vacances et les intérêts du jeune Chopin sont rapportés par lui-même qui se fait petit reporter. Il montre un immense intérêt à cette musique rythmée et ses mazurkas sauvages. Les scènes champêtres auxquelles l’enfant assiste sont fondamentales pour l’œuvre future du musicien.
L’apprentissage
Chopin étudia la musique tout d'abord avec Wojciech Zywny qui lui fit découvrir Johann Sebastian Bach, et ensuite, à partir de 1826, au Conservatoire de Varsovie, principalement avec Wilhelm Würfel pour le piano et l'orgue, et Józef Elsner pour la composition et le contrepoint.
L’approche d’Elsner concernant l’enseignement musical fut essentielle pour un élève tel que Chopin. « Laissez-le faire », voici le désir du professeur et compositeur. Malgré le regret qu’a Elsner que Chopin ne s’intéresse qu’au piano, il laisse le jeune musicien développer son intérêt pour les opéras italiens et Mozart. Elsner n’insiste pas pour développer l'intérêt de Chopin pour l’orchestration et les compositions de forme classique. « Il s’écarte des sentiers battus et des méthodes ordinaires, mais son talent n’est pas ordinaire non plus ! ».
La découverte des grands de son temps
C'est en 1828 que Chopin quitte pour la première fois son pays. Il se rend à Berlin pour assister à un opéra de Spontini mais y entend aussi de nombreuses autres œuvres : le Freischütz de Weber, le Mariage secret de Cimarosa ou encore l’Ode pour la fête de la Sainte Cécile de Haendel.
La grande découverte musicale de Chopin à cette époque est évidemment celle de Niccolò Paganini qui donne à Varsovie une série de concerts au mois de mai 1829. Le fait d'entendre un génie totalement identifié à son instrument, outre que cela produit un immense bonheur au jeune Chopin, le conforte dans sa propre vision de la musique et de la composition, le renforçant dans la conviction (certainement au grand dam d'Elsner) que sa musique devra être composée pour piano seul.
L'œuvre de jeunesse
Bien qu'enfant prodige musical, force est de constater que le catalogue musical de Chopin, en ce qui concerne les premières années de sa vie, est très modeste. Que ce soit Franz Schubert ou évidemment Mozart, les prodiges musicaux des périodes classique et romantique avaient bien souvent un catalogue de jeunesse impressionnant.
Ce sont réellement les deux dernières années polonaises de Chopin qui marquent le début d'une période de fertilité musicale qui se poursuit à Vienne puis à Paris. Pendant ces deux années, il compose, entre autres, le Rondo à la Krakowiak, les variations pour piano et orchestre Là Ci darem la mano (dédiées à son ami d'enfance et confident Tytus Wojciechowski) ou encore sa Fantaisie sur des airs polonais, ainsi que ses deux concertos pour piano.
Les premières études de Chopin sont aussi écrites à cette époque (peu après la venue de Paganini en Pologne). Elles ont un immense succès à Paris et les générations pianistiques romantique (Franz Liszt, Thalberg, Czerny...) et impressionniste (Ravel, Debussy) doivent énormément à ces pages.
- Berlioz : « Ces études renferment des combinaisons harmoniques d'une étonnante profondeur ».
Il planifie par la suite un voyage en Europe, afin de se familiariser plus profondément avec la vie musicale européenne et d’acquérir une certaine réputation. Se voyant refuser une bourse du ministère de l'éducation, Chopin part quand même, avec ses amis et sans subsides, et se rend d'abord à Vienne.
Chopin fait de nombreuses rencontres dans cette capitale de la musique dont le célèbre éditeur Tobias Haslinger, ainsi que les facteurs de piano Graf et Stein. Le comte Gallenberg (administrateur du théâtre de l'opéra impérial) met à sa disposition ses locaux afin que le jeune Polonais se produise dans son premier concert viennois. Le concert a lieu le 11 août 1829 au soir et, bien qu'il rechigne à se produire dans une grande salle, c'est un véritable succès : « Mes espions du parterre assurent qu'on en tressautait sur les sièges ».
L'adieu au pays (1830)
Après la gloire de Chopin à Vienne, force est de constater que Chopin n'a jamais donné de grand concert public dans son pays. Venant de terminer son Concerto pour piano n° 2 en fa mineur, op. 21 (chronologiquement le premier, mais intitulé n° 2), Chopin se décide à donner un grand concert au théâtre national de Varsovie, le 17 mars 1830. Les huit cents places disparaissent en un éclair et le concert est un triomphe.
Cette période est aussi celle d'un succès sur scène de Chopin avec la cantatrice Constance Gladkowska, dont le jeune pianiste est profondément épris. Ce sera le premier échec amoureux du musicien.
Les raisons du départ de Chopin sont essentiellement politiques. Profondément patriote et niant le titre de « premier pianiste du Tsar », Chopin refusera toujours de jouer devant le tsar Nicolas Ier (arrivé à Varsovie en avril 1830). Le climat d'insurrection des patriotes polonais contre l'autorité russe, dans un contexte de grandes révolutions européennes (comme en France avec la Révolution de Juillet 1830 ou la proclamation de l'Indépendance de la Belgique, le 4 octobre 1830), est dangereux pour le compositeur.
Chopin quitte la Pologne en diligence, le 2 novembre 1830, avant le déclenchement de l'insurrection de novembre, avec son cher ami et confident Tytus Wojciechowski. La légende raconte que ses amis lui offrirent une coupe d'argent pleine de cette terre bien-aimée de Pologne et qu'au passage de la diligence à la barrière de Varsovie, le cher professeur de Chopin, Józef Elsner, dirigeait un chœur interprétant une cantate en l'honneur du musicien.
La période viennoise
Chopin s'installe d'abord à Vienne, en Autriche, où il vit huit mois. La ville qui lui avait fait triomphe lui réserve un excellent accueil. Graf, le célèbre facteur de piano, met rapidement un piano à sa disposition et le compositeur le plus reconnu de Vienne à l'époque, Hummel, lui rend visite.
La première difficulté que rencontre Chopin à Vienne se trouve dans sa relation avec son éditeur : Haslinger. L'homme en question traite Chopin avec désinvolture et veut lui acheter ses œuvres pour rien (prétextant que leur vente ne rapporte plus rien), mais Chopin résiste car il pressent la ruse. Dans une lettre de Chopin à ses parents, le pianiste résume assez bien les choses : « Haslinger est malin et croit pouvoir obtenir mes compositions pour rien. Mais c'est fini désormais. Plus de travaux gratuits ! Maintenant, paye, animal ! »
En proie à des difficultés financières et ayant du mal à se faire connaître, Chopin pense rapidement à gagner d'autres villes. En effet, les valses de Lanner ou de Strauss père captent totalement l'attention du public viennois plus attaché à la musique dansante qu'aux poèmes de Chopin. Chopin donne un concert le 11 juin 1831. L'indifférence du public à l'écoute de son Concerto pour piano et orchestre n° 1 en mi mineur, op. 11, le pousse définitivement à quitter l'Autriche.
C'est aussi pendant cette période viennoise qu'a lieu l'insurrection de Varsovie, accompagnée de la répression sanglante de l'armée russe. Chopin, profondément patriote, est très affecté par cet événement qui a certainement inspiré son imagination créatrice. On retrouvera dans les lignes de son journal intime écrites à Stuttgart, ainsi que dans différentes lettres, un cri de révolte et de grand désarroi. De ces années datent le premier Scherzo ainsi que les Études op. 10.
Laissant son ami, Tytus retourne alors au pays pour se joindre au soulèvement. Seul et certainement inquiet pour sa famille et ses amis, Chopin veut rentrer en Pologne et rejoindre ses compatriotes. Ses parents l'en dissuadent dans une phrase résumant à elle seule la vie de Chopin : sa mission est de servir sa patrie autrement que par les armes.
Chopin quitte Vienne le 20 juillet 1831 pour Paris. Ce départ du musicien ne fut pas des plus reposants. Après que la police viennoise eut égaré son passeport, l'ambassade de Russie refusa au jeune homme le visa pour Paris. Face au refus administratif, contraint de ruser, Chopin obtint un passeport pour aller à Londres via Paris.
La vie parisienne
C'est avec un passeport pour Londres que Chopin se dirigea vers la France où il vécut le restant de sa vie. À Paris, il fit la connaissance de compatriotes polonais exilés suite à la défaite polonaise, et découvrit une intense activité culturelle et musicale, notamment l'opéra italien (Rossini, Bellini).
Première période parisienne de 1831 à 1838
Le Paris des années 1830 est un des hauts lieux du piano en Europe. Que ce soit le jeune Franz Liszt, Herz ou encore Hiller, Chopin aura rapidement l'occasion d'y rencontrer les plus grands virtuoses de son temps. Il rencontre aussi Mendelssohn lors de son passage à Paris, le violoncelliste Franchomme et Vincenzo Bellini (chez la princesse Belgiojoso).
L'inventeur du « guide-mains », Kalkbrenner fait figure de grand maître du piano en ces années. Selon le jeune Polonais « si Paganini est la perfection même, Kalkbrenner est son égal mais d'une toute autre manière. Il est bien difficile de décrire son calme, son toucher ensorcelant ».
Rapidement, Chopin va se rendre chez Kalkbrenner pour s'introduire dans cet univers pianistique parisien. Ayant joué très poliment devant le maître son concerto en mi mineur, celui-ci lui aurait fait ce compliment : « Vous avez le style de Cramer et le toucher de Field » mais déclare aussi que le jeune pianiste « manque de méthode ». Il lui propose de lui donner des leçons de piano, ce à quoi Chopin hésite naturellement, décidant alors de chercher conseil auprès de sa famille et de son vieux maître Elsner. Ce dernier aura eu la sagesse de respecter jusqu'au bout la personnalité pianistique de Chopin en lui conseillant une nouvelle fois de n'imiter personne (mais aussi de ne pas se limiter à la composition pianistique et d'aller chercher l'immortalité dans l'opéra, à l'image de Mozart). Chopin suivra partiellement ce conseil en acceptant de forger son propre univers, mais essentiellement au piano.
Kalkbrenner n'eut donc pas Chopin pour élève, mais il lui organisa tout de même son premier concert parisien qui eut lieu au 9, rue Cadet dans les salons Pleyel, le 26 février 1832. Le programme était impressionnant : le quintette op. 29 et deux arias de Beethoven, le concerto en fa mineur (joué au piano seul) et les variations sur Là ci darem la mano de Chopin et, en final, l'impressionnante « marche suivie d'une polonaise » pour 6 pianos de Kalkbrenner.
Les pianistes de ce concert étaient fabuleux, outre Chopin et Kalkbrenner, Hiller, Sowinski, Camille Stamaty et Osborne formaient cet orchestre pianistique. La massivité de l'œuvre pour six pianos de Kalkbrenner est vraiment loin de la poésie émanant du Polonais qui n'était pas attiré par l'ostentation. Chopin écrivait à Tytus à propos de celle-ci : « N'est-ce pas une folle idée? Un des pianos à queue est très grand, c'est celui de Kalkbrenner ; l'autre est petit, c'est le mien ».
Sa grande sociabilité mondaine, ainsi que sa réputation de virtuose (le critique acerbe Fétis, dans la revue musicale, en mars 1832, après le grand concert de Kalkbrenner, fera l'éloge du jeune Polonais) lui permettront très rapidement de devenir le professeur le plus recherché dans les milieux aristocratiques parisiens.
Élément qui liait profondément Chopin à la France et le changeait de la mentalité viennoise : Paris est une terre d'accueil en Europe pour grand nombre d'émigrés polonais qui fuient la répression. La cause polonaise est extrêmement populaire à Paris. Ainsi, la situation politique instable en France n'empêche pas les journaux français de faire leur une sur les événements polonais et les citoyens français, de critiquer ouvertement l'inaction du roi Louis-Philippe face à ce problème.
Chopin assistera de sa fenêtre à la solidarité des Français envers ses compatriotes. En effet, un immeuble de la cité bergère (tout près de chez le musicien) sert d'habitation au général italien Ramorino. Ce chef de l'insurrection polonaise de 1830 voit le seuil de son perron comme lieu de rassemblement et de manifestation des Parisiens dans leur soutien aux Polonais. Il est aisé d'imaginer la joie de Chopin devant toute cette agitation et les lettres laissées par le musicien sont explicites sur les sentiments positifs qu'éprouve Chopin concernant ce qui va devenir sa seconde patrie. Pendant l'année 1834, il refusa des invitations auprès de l'ambassade russe et fit savoir que, malgré son départ avant l'insurrection, il était à Paris en émigré politique et non en sujet loyal du tsar. Ce choix lui interdisait à tout jamais de rentrer dans sa Pologne natale.
Plus tard, les nobles et artistes polonais en exil à Paris prendront l'habitude de se rassembler à l'hôtel Lambert (situé sur l'île Saint-Louis). Chopin, certains de ses élèves polonais, le poète Mickiewicz ou encore Witwicki et tant d'autres se rassemblent autour du prince Adam Czartoryski qui aura une action toute particulière auprès de la France et de l'Angleterre en ce qui concerne l'invasion russe en Pologne.
En outre, Chopin appartiendra à la Société littéraire polonaise (à partir de 1833) qui rassemblera l'élite polonaise. En exécution des promesses d'une lettre, datée du 16 janvier 1833 et adressée au président de cette société, « L'honneur d'être entré dans leur cercle est pour moi le stimulant pour de nouveaux travaux répondant au but poursuivi par la société et celle-ci peut compter sur moi pour la servir de toutes mes forces », Chopin donne, le 4 avril 1835 au Théâtre italien, un grand concert de bienfaisance en faveur des réfugiés polonais (le pianiste y joue notamment son concerto en mi mineur et un duo avec Franz Liszt).
Les premières années parisiennes de Chopin sont très heureuses malgré l'éloignement de sa patrie et les périls que ses amis subissent. Une solide partie de l'œuvre du compositeur prend naissance au cours de ces années. En 1833, Chopin publie cinq mazurkas, trois nocturnes, les douze grandes études qu'il dédie à son ami Franz Liszt, mais aussi le trio pour piano, violoncelle et violon.
L'année suivante Chopin publie sa Krakowiak pour piano et orchestre, trois nouveaux nocturnes, quatre mazurkas, la grande valse en mi bémol majeur, le rondeau en mi bémol majeur (dédié à Caroline Hartmann) et la grande fantaisie sur des airs polonais.
D'autre part, il se lia d'amitié avec d'autres grands artistes de son époque, tels Delacroix, Berlioz ou Liszt. Ce dernier restera, comme Schumann, un très grand admirateur et fervent défenseur des compositions de Chopin.
Pendant les années suivantes, le compositeur publiera des chefs-d’œuvre comme la 1re Ballade (publiée en 1835) ou le 2e Cycle d'études, op. 25 (publié en 1837) qui contribuèrent à lui assurer sa grande notoriété. Lors de cette période fructueuse, Chopin connut pourtant des passages difficiles à travers son amour déçu pour Maria Wodzinska et les difficultés rencontrées par le peuple polonais.
Deuxième période parisienne de 1838 à 1848
Au cours de ces années, Chopin donna peu de concerts mais eut de nombreuses représentations pianistiques dans différents contextes.
Il convient tout d'abord de faire mention de l'hommage rendu en avril 1839, à Marseille, au ténor Adolphe Nourrit décédé le mois précédent en Italie. Lors de la messe de requiem célébrée pour le défunt, Chopin joua, à l'orgue de Notre-Dame du Mont, Les Astres, un Lied de Franz Schubert.
Au mois d'octobre de la même année, le roi Louis-Philippe, curieux d'entendre le Polonais, l'invita avec le pianiste Ignaz Moscheles à Saint-Cloud. Ainsi, devant le roi, la reine Marie-Amélie, madame Adélaïde et la duchesse d'Orléans, femme de Ferdinand-Philippe d'Orléans (1810-1842), fils aîné du roi Louis-Philippe, Chopin joua ses Études, ses Nocturnes et une sonate à quatre mains de Mozart avec Moscheles. Plus qu'un succès, ce fut un véritable triomphe.
Au printemps 1841, Chopin donna, encore chez Pleyel, un magistral concert commenté le lendemain par Franz Liszt (avec qui il domine maintenant le Paris pianistique de l'époque) dans la gazette musicale. Occupé par d'autres activités et n'appréciant pas, contrairement à Liszt, de jouer en public, il ne donnera pas de concerts dans les années qui suivront. Il préférait jouer pour ses amis pendant les nombreuses soirées passées à son appartement de la rue Pigalle. Parmi les invités de ces concerts privés, on pouvait voir: Sainte-Beuve, Mickiewicz, Delacroix, Berlioz, ainsi que nombre d'exilés polonais. Des témoignages de ces concerts privés, à la faible lueur de bougies dans le coin sombre du petit salon, sont parvenus jusqu'à nous: « Ses regards s'animaient d'un éclat fébrile, ses lèvres s'empourpraient d'un rouge sanglant, son souffle devenait plus court. Il sentait, nous sentions que quelque chose de sa vie s'écoulait avec les sons ».
Son ultime concert à Paris, un immense succès malgré son état affaibli, eut lieu le mercredi 16 février 1848 et resta (de ce que rapportent les nombreux commentaires de ce moment historique) un instant fabuleux.
De 1836 à 1847, il fut le compagnon de l'écrivaine George Sand (pseudonyme d'Aurore Dupin, baronne Dudevant). Ils menèrent ensemble une vie mondaine, nourris d'une admiration réciproque. Après un séjour hivernal dans de mauvaises conditions au monastère de Valldemossa (à Majorque, Espagne), durant lequel il composa, entre autres, son cycle des 24 Préludes, op. 28 et sa 2e Ballade, la santé de Chopin, qui était tuberculeux, se dégrada considérablement malgré les soins et le dévouement inconditionnel de Sand. De retour en France, Chopin retrouva une bonne santé et, de 1839 à 1846, il séjourna souvent à Nohant, la magnifique résidence de campagne de George Sand, non loin de La Châtre. Certaines rumeurs voudraient que George Sand ait eu plusieurs relations avec des élèves du pianiste. Ce fut une période heureuse pour celui-ci qui y composa quelques-unes de ses plus belles œuvres : la Polonaise héroïque, op. 53, la 4e Ballade, la Barcarolle, op. 60, les dernières Valses…
Pendant le mois de juillet 1847, le couple, qui ne connaissait plus depuis un certain temps la passion de ses débuts, se sépara définitivement après que Chopin eut pris le parti de Solange, la fille de George Sand, dans une violente dispute familiale qui éclata à Nohant en l'absence du pianiste. Il ne reverra George Sand qu'une seule et dernière fois, par hasard, en avril 1848, mais restera jusqu'à la fin de sa vie très proche de Solange et de son mari Auguste Clésinger.
À partir de 1842, Chopin, dont l'état de santé allait en s'aggravant, allait subir coup sur coup trois chocs importants. Tout d'abord, Matuszinski, son précieux ami d'enfance, allait décéder des suites de la tuberculose au printemps 1842. Ce chagrin allait se poursuivre avec l'annonce de la mort de Zywny (le premier professeur de Chopin resté un ami de ses parents); puis au mois de mai 1844, son père Nicolas Chopin s'éteignit à Varsovie. La dépression de Chopin à cette époque était inquiétante, pourtant, il écrivait aux siens pour les rassurer : « J'ai déjà survécu à tant de gens plus jeunes et plus forts que moi qu'il me semble être éternel... Ne vous inquiétez jamais de moi : Dieu étend sur moi sa grâce ».
Les hivers qui suivront ces événements seront de plus en plus difficiles à supporter. Les écrits de George Sand montrent que Chopin décline visiblement... Entre la grippe qui l'abat pendant l'hiver 1845 et le printemps 1846, et la phtisie qui progresse, le musicien est de plus en plus affaibli.
Les deux dernières années
Particulièrement affaibli après cette rupture douloureuse, il fit quand même une dernière tournée de sept mois en Angleterre et en Écosse organisée par son élève Jane Stirling. Ce voyage fut pour lui épuisant physiquement et moralement.
Chopin arriva à Londres le 20 avril 1848 et la pollution au charbon de la ville industrielle n'améliora pas son état de santé. Il eut malgré tout la joie de rencontrer Charles Dickens et put jouer chez marquis et ducs anglais (notamment chez lord Falmouth le 7 juillet 1848), et même devant la reine Victoria, ce qui lui apporta une immédiate renommée outre-Manche.
Malheureusement, ce voyage et ces représentations à répétition le fatiguèrent extrêmement. Il se sentait étouffé par la foule et les applaudissements : « Elles finiront par m'étouffer par leur gentillesse et moi, par gentillesse, je les laisserai faire ».
Il rentra à Paris très malade et dans une situation financière exécrable, sa maladie entraînant de nombreux frais. Son état de santé s'aggrava, mais il continua à donner des leçons, le plus souvent allongé sur le sofa près du piano, et à passer du temps avec ses amis, notamment Delacroix. Lorsqu'il entra dans la dernière phase de la tuberculose, suite à une grave hémoptysie qui l'avait terrassé fin juin 1849, sa sœur aînée Ludwika accourut auprès de lui pour le soutenir dans ces moments difficiles.
Chopin mourut quelques semaines plus tard, le 17 octobre 1849, au 12 place Vendôme, à l'âge de 39 ans. Il fut enterré au cimetière du Père-Lachaise, après une cérémonie à la Madeleine, aux sons de sa célèbre Marche funèbre. Sa tombe est ornée d'une statue d'Auguste Clésinger, mari de Solange Dupin, fille de George Sand. Conformément à ses dernières volontés, Ludwika ramena à Varsovie son cœur qui se trouve actuellement dans un cénotaphe inséré dans un pilier de l'église Sainte-Croix.
Liszt : « Chopin a passé parmi nous comme un fantôme ».
Portrait de l’homme
Un homme à la santé fragile
Chopin ne connut jamais la pleine santé. De nature valétudinaire, son état général était en permanence altéré et la fin de sa vie ne fut qu’une descente progressive vers la mort, les hivers se faisant sentir de plus en plus et chaque petite maladie l'affectant davantage. La médecine étant ce qu'elle était à cette époque, de nombreuses méthodes de guérison avaient été essayées par le musicien. Ainsi, nous savons qu'il absorbait quelques gouttes d’opium dans un verre d’eau et frictionnait ses tempes avec de l’eau de Cologne dès que son état risquait de s'aggraver.
En 1844, pour le faire sortir de la dépression qu'il manifestait suite au décès de son père qui avait suivi celui de son ami d'enfance Matuszinski, George Sand décida d’inviter en France la sœur aînée de Chopin, Ludwika Jędrzejewicz, qui fit le voyage avec son mari. George Sand écrivit donc à Ludwika pour l’avertir de l’état de santé fragile de son frère : « Vous allez trouver mon cher enfant bien chétif et bien changé depuis le temps que vous ne l’avez vu, mais ne soyez pourtant pas trop effrayés de sa santé. Elle se maintient sans altération générale depuis six ans que je le vois tous les jours. Une quinte de toux assez forte, tous les matins ; deux ou trois crises considérables et durant chacune deux ou trois jours seulement, tous les hivers ; quelques souffrances névralgiques, de temps à autre, voilà son état régulier... ». Chaque hiver est une épreuve pour le musicien. Chopin, écrivant à sa famille en automne 1846, l’expose : « L’hiver ne s’annonce pas mauvais, et en me soignant quelque peu il passera comme le précédent, et grâce à Dieu pas plus mal. Combien de personnes vont plus mal que moi ! Il est vrai que beaucoup vont mieux, mais à celles-là je ne pense pas ».
Les qualificatifs que George Sand utilise dans ses écrits pour désigner Chopin sont révélateurs à la fois de l’état de santé du musicien, mais aussi de la dégradation de la relation entre les deux artistes : « Mon cher malade » puis « mon petit souffreteux » jusqu’à « mon cher cadavre ». À eux seuls, les soucis affichés, dans une lettre de George Sand au comte Grzymala le 12 mai 1847, sur le caractère « transportable ou non » de Chopin au moment du mariage de Solange, témoignent de son état de santé très dégradé dans les dernières années de sa vie.
En juin 2008, des scientifiques polonais de renom, dont le professeur Wojciech Cichy, spécialiste de la mucoviscidose, ont émis l'hypothèse qu'il ait pu mourir de cette maladie. À l'appui de leur thèse, l'état de faiblesse depuis son enfance, avec des infections pulmonaires et des toux, une maigreur à l'âge adulte et un décès avant la quarantaine, comme la plupart des personnes atteintes de mucoviscidose. De plus, à notre connaissance, malgré des relations féminines durables, il n'eut pas d'enfant, donc une possible stérilité, autre symptôme de cette maladie. Ces scientifiques souhaitent pouvoir faire une analyse ADN du cœur de Chopin conservé dans du cognac dans une urne de cristal, dans l'église Sainte-Croix de Varsovie.
Des amours difficiles
Chopin écrivait à Fontana quelques mois avant de mourir : « Le seul malheur consiste en ceci : que nous sortons de l’atelier d’un maître célèbre, quelque stradivarius sui generis, qui n’est plus là pour nous raccommoder. Des mains habiles ne savent pas tirer de nous des sons nouveaux, et nous refoulons au fond de nous-mêmes ce que personne ne sait tirer, faute d’un luthier ». »
Les débuts amoureux : Konstancja Gładkowska
Chanteuse lyrique polonaise que le très jeune Chopin admirait, mademoiselle Constance Gladkowska est certainement le premier amour féminin ressenti par le musicien. « Elle phrase et nuance délicieusement. Sa voix, au début, tremblait légèrement, mais elle se remit bientôt de son trouble », disait le musicien en parlant d’elle.
Après avoir fait sa connaissance et joué à de nombreuses reprises avec elle, il brûle d’amour pour la cantatrice. Sa jeune gloire est dédiée à cette femme qui assiste à ses concerts (ceux du 17 mars 1830 et du 11 octobre 1830 à Varsovie) et y prête parfois sa voix.
Dans son explosion amoureuse, Chopin ne s’est pourtant jamais déclaré à l’être aimé : « Mes yeux ont surpris son regard. Alors je m’élançai dans la rue et il me fallut un quart d’heure pour revenir à moi. Je suis parfois si fou que c’est effrayant. Mais dès samedi en huit je partirai quoi qu’il arrive. Je mettrai ma musique dans ma valise, son ruban dans mon âme, mon âme sous mon bras, et en avant, dans la diligence ! »
Après le dernier concert donné par les deux jeunes musiciens, Constance écrivit son adieu à Chopin en deux vers : « D'autres peuvent être plus dignes de vous et vous récompenser davantage. Mais jamais ils ne pourront vous aimer plus que nous ». Sur ce billet récupéré dans les affaires du musicien après sa mort est écrit une mention en marge écrite par le pianiste d'un trait rageur : « Ils le peuvent ».
Après avoir quitté la Pologne, Chopin ne reverra plus Constance qui se maria deux ans plus tard avec un gentilhomme campagnard.
L’aventure : Delfina Potocka
La comtesse Delphine Potocka, beauté célèbre de vingt-cinq ans, dont la voix faisait tourner la tête de Chopin (qui l’accompagnait au piano) fréquenta le jeune Chopin en 1835. L’aventure qu’eut cette femme avec le pianiste démarra très rapidement (Mickiewicz : « elle est la plus grande des pécheresses ») mais dura peu. N’oublions pas que la comtesse était mariée et son mari l’emmena en Pologne d’où elle ne revint que beaucoup plus tard.
Il semble que cette histoire fut la moins malheureuse de Chopin dans la mesure où la comtesse gardera toujours une affection sincère pour Frédéric. Seules ces quelques lignes de Delphine retrouvées après le décès de Chopin en fournissent le témoignage : « Je ne t’ennuierai pas par une longue lettre, mais je ne veux pas rester plus longtemps sans nouvelles de ta santé et de tes projets d’avenir. Je suis triste de te sentir abandonné et solitaire… Ici mon temps se passe de façon ennuyeuse et je souhaite de n’avoir pas plus de désagréments encore. Mais j’en ai assez. Toutes les personnes à qui j’ai fait du bien m’ont payée d’ingratitude. Au total, la vie n’est qu’une immense dissonance. Dieu te bénisse, cher Chopin. Au revoir. »
Delphine Potocka fit le voyage de Nice à Paris pour arriver le dimanche 15 octobre 1849 au chevet du mourant. Chopin lui adressa la parole en ces termes : « C’est donc cela que Dieu tardait tant à m’appeler à lui, il a encore voulu me laisser le plaisir de te voir ».
La dernière mélodie de Chopin (morceau pour voix et piano) Melodia de 1847 (Mélodie n°9 de l'opus 74 posthume) était chantée par Delphine Potocka. À côté de ce morceau qui figurait dans son album, Chopin écrivit nella miseria. Cette référence à l'Inferno du Dante (Nessum maggior dolore/che recorarsi del tempo felice/nella miseria) signifie : "Il n'est pas de plus grande douleur que de se souvenir des moments heureux en temps de malheur".
La déception : Maria Wodzińska
Les Wodzinski étaient une famille de grands propriétaires terriens transportée à Genève pour l’éducation des enfants pendant la révolution polonaise des années 1830. Chopin aimait cette famille compatriote, car il avait eu pour camarades les trois garçons Wodzinski dans la pension de son père et il connaissait leur jeune sœur Marie depuis sa tendre enfance.
C’est pendant l’été 1835, à Dresde, que Chopin les revit avec joie. Marie Wodzinska avait alors dix-neuf ans. Frédéric et la jeune Marie (qui avait été dans leur enfance une de ses petites élèves) entretenaient depuis quelques années une relation musicale par correspondance, échangeant régulièrement des pages de musique. Cet été-là, leur amitié se transforma en amour. Mais, en septembre, il dut retourner à Paris où beaucoup de travail l’attendait. Le reflet de cette séparation avec Marie est peint par le pianiste dans une valse qu'il ne publia jamais : la Valse de l’Adieu, op. 69 n° 1.
Frédéric et Marie continuèrent à s'écrire avant de se revoir l’été suivant. Après un nouvel été de grand bonheur à Dresde avec cette famille, le 7 septembre, l'avant-veille de son départ pour Paris, Chopin demanda à Marie si elle accepterait de devenir sa femme. Si la jeune femme accepta et la comtesse, sa mère, approuva, ils tinrent ce projet secret aux yeux du comte, attendant de trouver un moment opportun pour obtenir son consentement.
Jusqu’en janvier 1837, Chopin allait vivre avec la promesse de cet amour, tandis qu'une correspondance entre lui et Marie faisait d’une manière secrète mention de leur projet de mariage sous le nom de « crépuscule » d’opéra. Après des premières lettres très amoureuses, la correspondance conservée de la jeune femme montre, par des mots d’une extrême platitude, que son amour s’éteignit petit à petit. La rupture des fiançailles, le « crépuscule » de leur bonheur, s’effectua donc en silence.
Les billets de Marie Wodzinska ainsi que la rose qu’elle lui avait offerte à Dresde furent retrouvés, après la mort de Chopin, chez lui dans une enveloppe nouée sur laquelle il avait écrit ces deux mots en polonais : moja bieda, mon malheur.
La relation : George Sand
Les deux artistes se rencontrèrent pour la première fois à la demande de George Sand, dans le courant de l’été 1836, à l’hôtel de France de la rue Laffitte. De ce premier contact, Chopin dit le soir même à son ami Hiller : « Quelle femme antipathique que cette Sand ! Est-ce vraiment bien une femme ? Je suis prêt à en douter ». » Par la suite, Chopin et Sand se fréquentèrent à Paris de temps en temps, puis de plus en plus. Chopin sortant de sa déception avec Marie Wodzinska et George Sand de sa relation avec Michel de Bourges, la souffrance en amour fut leur premier lien. Notons que George Sand hésita longtemps avant de se lancer dans une relation avec le pianiste. Elle écrivit à cette époque une lettre immense et complexe à son ami Albert Grzymala en date de fin mai 1838 dans laquelle l’écrivaine met à nu sa passion pour Chopin et exprime le principal but d’une idylle avec le pianiste : « …S’il est heureux ou doit être heureux par elle (Marie Wodzinska), laissez-le faire. S’il doit être malheureux, empêchez-le. S’il peut être heureux par moi sans être malheureux avec elle, il faut que nous nous évitions et qu’il m’oublie. Il n’y a pas à sortir de ces quatre points. Je serai forte pour cela, je vous le promets, car il s’agit de lui, et si je n’ai pas grande vertu pour moi-même, j’ai grand dévouement pour ceux que j’aime… »
Au début de leur relation, Chopin était âgé de vingt-huit ans mais semblait bien plus jeune, George avait trente-quatre ans. D'après ses correspondances de l’époque, l’amour de George Sand pour Chopin frôlait le « maternel », la bonté « pélicane » ; l’auteur parlait de « faire son devoir ». Tout cela tombait à merveille puisque Chopin, vu son état de santé, avait grand besoin de soins. Ils restèrent ensemble neuf ans.
En quête de solitude, le jeune couple décide de voyager. Leur destination est les îles Baléares. Chopin décide de cacher son voyage (seuls ses amis les plus proches, Fontana et Matuszinski, sont au courant). Le couple vivra d’abord dans la « maison du vent », une villa située à Establiments, pour 100 francs par mois. Désirant une retraite plus profonde et moins onéreuse, le couple ne mit pas longtemps à déménager pour un trois pièces avec un jardin dans la chartreuse même de Valldemossa.
Si l’enthousiasme pour la poésie de l’endroit domine le début de leur séjour, la mauvaise santé de Chopin (qui ne s’adapte pas au climat, ne supporte pas la nourriture du pays et n’est pas vraiment aidé par la médecine locale) oblige George à lui faire la cuisine, à le soigner. La femme, pendant cette période, s’occupera énormément de l’homme qu’elle aime. Le rôle maternel de la romancière se dessine peu à peu dans cette retraite…
L’image la plus exacte à garder de cette période de la relation des deux artistes est l'étape de grand travail qu'elle représente pour chacun (Chopin compose ici ses Préludes), ainsi que l'isolement oppressant de la chartreuse. Le temps est souvent exécrable et la population peu accueillante envers le couple (leur domestique les abandonne, jurant qu’ils sont pestiférés).
La lettre que George Sand écrivit à Mme Marliani, à l’époque de leur retour en France, est une source utile pour montrer l’état des deux amoureux à la fin de leur séjour en Espagne : « Enfin, chère, me voici en France… Un mois de plus et nous mourrions en Espagne, Chopin et moi ; lui de mélancolie et de dégoût, moi de colère et d’indignation. Ils m’ont blessée dans l’endroit le plus sensible de mon cœur, ils ont percé à coups d’épingles un être souffrant sous mes yeux, jamais je ne leur pardonnerai et si j’écris sur eux, ce sera avec du fiel. »
Comme le dira plus tard Guy de Pourtalès sur la lune de miel des deux artistes à la chartreuse : « on pouvait se demander si la Chartreuse n’était pas une sorte de purgatoire, d’où Sand explorait les enfers tandis le malade se sentait déjà monter vers le Ciel. »
L'amour de sa patrie
— Lettre de Chopin à Tytus, datée du 4 septembre 1830
Chopin a quitté la Pologne à vingt ans (le 2 novembre 1830) pour Vienne sans savoir qu’il ne remettrait plus jamais les pieds sur sa terre natale qui occupera pourtant éternellement son cœur. Une coupe d’argent remplie de sa terre natale le suivra toute sa vie et son contenu sera mêlé, à sa mort, à la terre du Père-Lachaise recouvrant son cercueil.
Józef Elsner composa une cantate en l’honneur du départ de l’enfant du pays qui ressemble plus à un « adieu » qu’à un « au revoir » :
À titre d’exemple, citons ce que rapporte son élève et ami Gutmann, qui, jouant parfois devant Chopin la 3e Étude en mi majeur, voyait Chopin s’écrier n’avoir jamais rien composé de plus beau et soupirer du plus profond de son être « Oh! ma patrie ». Même Antoine Orlowski, dans sa correspondance, fait état de la nostalgie de Chopin pour sa patrie comme d’une maladie consomptive : « Chopin est bien portant et vigoureux. Il tourne la tête à toutes les femmes. Les hommes en sont jaloux. Il est à la mode. Sans doute porterons-nous bientôt des gants à la Chopin. Mais le regret du pays le consume… »
Les très nombreuses lettres de Chopin à sa famille et le ton de celles-ci sont aussi la preuve d’un regret de son pays et de ses proches qui le consume. Dans une lettre aux siens à la fin de l’été 1846, le musicien écrit « … J’espère recevoir bientôt une lettre de vous, cependant, je suis tranquille, et je sais qu’avec votre nombreuse famille il est difficile que chacun m’écrive un mot, surtout qu’à nous la plume ne suffit pas ; je ne sais pendant combien d’années nous devrions bavarder pour être au bout de notre latin, comme on dit ici. C’est pour cela que vous ne devez pas vous étonner ni vous attrister quand vous n’avez pas de lettre de moi, car il n’y a pas de cause réelle, pas plus que chez vous. Une certaine peine s’unit au plaisir de vous écrire; c’est la certitude qu’entre nous il n’y a pas de paroles, à peine des faits… » Comme le soulignait Guy de Pourtalès à propos de cette lettre de Chopin « A-t-on noté ce mot : « Surtout qu’à nous la plume ne suffit pas... » Voilà la sourdine exquise des plaintes de Chopin ».
L’éloignement des explosions politiques
Chopin a en quelque sorte joué à cache-cache avec les révolutions de son temps. Son absence marquée dans les conflits de quelque ordre que ce soit, aussi bien politiques qu’idéologiques, met à jour un trait particulier de son caractère qu’il convient de justifier.
Le musicien avait quitté Varsovie quelques semaines avant la révolution de 1830 et, même s'il a composé son Étude Révolutionnaire pris de douleur concernant ces événements, il n’est pas rentré au pays porter secours à sa famille qui aurait très bien pu mourir lors de l’arrivée des Russes. Chopin était, lors de ces événements, à Vienne avec son ami Tytus qui, lui, est retourné au pays prêter main forte aux résistants polonais. Un an plus tard, au printemps 1831, Chopin continue de fuir les tourments politiques en renonçant à son projet de voyage en Italie (à cause des insurrections de Bologne, de Milan, d’Ancône et de Rome).
Arrivant à Paris un an après les Trois Glorieuses, Chopin avait encore échappé aux troubles du pays et avait juste regardé du haut du balcon de son appartement de la rue Poissonnière les derniers agitements populaires.
Pour finir, c’est au début de la Révolution de 1848 que Chopin quitte la France pour sa tournée en Angleterre. Le doute n’est donc pas permis concernant l’éloignement du compositeur des explosions politiques de son temps.
Le soutien dans l’entourage amical
Les récits que nous avons de la mort de Chopin sont la démonstration très forte de l’existence d’un véritable cercle de personnes qui aimaient le musicien. Ses amis lui rendaient régulièrement visite. Une liste complète de ces personnes est quasiment impossible à réaliser : le prince Czartoryski, Dephine Potocka, madame de Rothschild, Legouvé, Jenny Lind, Delacroix, Franchomme, Gutmann, etc.
L’importance de tels amis s'explique lorsque l’on apprend que Franchomme (accessoirement comptable de Chopin) inventait un nombre incalculable de fables sur l’origine des fonds qui lui servaient à vivre. Tout cet argent venait d’avances et de dons de ses amis, mais si Chopin avait appris de tels gestes, il aurait refusé net.
Comme le rapporte Ferdinand Hiller, Chopin aimait profondément la compagnie de ses amis (à l'instar d'un autre génie : Franz Schubert). Parlant de Chopin : « Il n'aimait pas être sans compagnie - chose qui ne se produisait que très rarement. Le matin il lui arrivait de passer seul une heure à son piano ; mais même lorsqu'il "travaillait" (de quel mot me servir pour rendre cela?), lorsqu'il restait le soir chez lui à jouer du piano, il lui fallait pour le moins un ami près de lui. »
Une illustration de l’amitié : les derniers jours du musicien
Le samedi 14 octobre 1849 : Chopin est dans son lit de mort au no 12 de la place Vendôme à Paris, il a de longs accès de toux épuisants. Lors d’un de ces accès, alors que Gutmann le tient dans ses bras, Chopin reprenant son calme lui adresse la parole : « Maintenant, j’entre en agonie. » Et poursuit avec autorité: « C’est une faveur rare que Dieu fait à l’Homme en lui dévoilant l’instant où commence son agonie ; cette grâce, il me l’a faite. Ne me troublez pas. »
Chopin est entouré de ses amis de toujours et Franchomme rapportera un murmure de Chopin de cette soirée : « Elle m’avait dit pourtant que je ne mourrais que dans ses bras.»
Le dimanche 15 octobre : c’est l’arrivée de Delphine Potocka de Nice. Après avoir apporté le piano dans la chambre du mourant, à la demande de Chopin, la comtesse chanta. Même si tous les amis du musicien étaient présents, certainement à cause de l’émotion générale, personne ne put se souvenir quels furent les morceaux de son choix. L’image à garder de cette journée est celle du râle du mourant imposant à tous ses amis de se mettre à genoux devant son lit.
Le lundi 16 octobre, Chopin perdit la voix, la connaissance pendant plusieurs heures et, revenant à lui, mit sur papier ses dernières volontés : « comme cette terre m’étouffera, je vous conjure de faire ouvrir mon corps pour que je ne sois pas enterré vif ».
Il s’adressa ensuite à ses amis pour leur donner de dernières instructions : « On trouvera beaucoup de compositions plus ou moins esquissées; je demande, au nom de l’attachement qu’on me porte, que toutes soient brûlées, le commencement d’une méthode excepté, que je lègue à Alkan et Reber pour qu’ils en tirent quelque utilité. Le reste, sans aucune exception, doit être consumé par le feu, car j’ai un grand respect pour le public et mes essais sont achevés autant qu’il a été en mon pouvoir de le faire. Je ne veux pas que, sous la responsabilité de mon nom, il se répande des œuvres indignes du public ». Chopin fit ses adieux à ses amis. Ses paroles ne sont pour la plupart pas connues mais il dit à Franchomme : « Vous jouerez du Mozart en mémoire de moi » et à Marceline et Mlle Gavard : « Vous ferez de la musique ensemble, vous penserez à moi et je vous écouterai ».
Ils redirent tous devant le mourant, toute la nuit, les prières des agonisants. Gutmann lui tenait la main et lui donnait à boire de temps à autre. Le docteur se pencha vers Chopin en lui demandant s'il souffrait. « Plus », répondit Chopin et ce furent ses derniers mots.
Le mardi 17 octobre 1849, à 2 heures du matin, Chopin avait cessé de vivre et tous ses amis sortirent pour pleurer. Auguste Clésinger moula le visage et les mains de la dépouille mortelle, de nombreux dessins furent réalisés dont un de Anton Kwiatkowski. Les autres amis apportèrent les fleurs préférées du musicien.
Vision de ses contemporains
Au cœur des cercles de la jeunesse intellectuelle et artistique parisienne des années 1830, Chopin avait pour amis nombre de personnages célèbres dont les écrits concernant le jeune Polonais en dessinent un portait précieux.
Franz Liszt
Ces deux compositeurs, assez semblables par leur parcours de musiciens originaires d’Europe centrale et émigrés en France, nourriront des relations ambiguës, un temps conflictuelles. Franz Liszt se lie avec Frédéric Chopin dans le contexte du milieu artistique et bohème du début des années 1830. Leur admiration réciproque de musiciens atteint très rapidement les plus hauts degrés. À titre d’exemple, citons l’amour de Liszt pour les Études du Polonais lui-même admiratif de la façon de les rendre de Liszt (il déclarait vouloir lui voler sa manière de les rendre) décidant de les dédier à Franz. Citons encore ce détail : la présence dans l’appartement parisien assez nu de Chopin d’une petite table près du piano sur laquelle était seul posé le portrait de Franz Liszt. Dans le cercle assez restreint des fréquentations de Chopin, la génération romantique parisienne de 1830 concernant tous les arts se retrouvait: Henri Heine, Ferdinand Hiller, George Sand, Eugène Delacroix, Giacomo Meyerbeer ou le poète Adam Mickiewicz étaient les amis communs des deux musiciens. Franz est de ce ceux qui se seront permis d’appeler « Chopino » ou encore « Chopinissimo » le plus grand pianiste polonais du XIXe siècle.
Cependant, ils se brouilleront bien vite pour des raisons d’ordre privé (Liszt utilise l’appartement de Chopin en l’absence de celui-ci pour ses rencontres amoureuses) et artistiques (la critique et le public voyant en eux les représentants de deux écoles antagonistes : Liszt celle de la virtuosité transcendantale, et Chopin, celle de « la plus exquise sensibilité »). Par la suite, à cette double rivalité se greffera celle de George Sand et de Marie d'Agoult.
La maladie, puis la mort de Chopin vont effacer toutes ces rancœurs : Liszt, en publiant un ouvrage sur lui, et transcrivant ses lieder polonais. Outre ses publications à la Revue et gazette musicale de Paris, c’est dans un manifeste intitulé « De la situation des artistes » que le musicien plaide sa conception des programmes musicaux en remplaçant par Mozart, Beethoven et Weber, mais aussi ses amis, Berlioz et Chopin, la plate musique jouée dans les concerts en Europe. Le funeste événement du décès de Chopin est avec celui de Lichnowsky (à la fin de l’année 1849) l’origine établie de « l’Héroïde funèbre » de Liszt.
La dette de Liszt vis-à-vis de Chopin est très claire. Dès 1830, ce dernier a en effet publié sa première série de Douze Études op. 10, adoptant tout de suite le style qui sera le sien jusqu’à la fin de ses jours. La formation de Liszt sera beaucoup plus lente : il ne se trouvera vraiment lui-même qu’à la fin des années 1840, en écrivant notamment des oeuvres aux titres inspirés par le Polonais : les deux ballades, les polonaises, la bénédiction de Dieu dans la solitude.
Eugène Delacroix
« J’ai des tête-à-tête à perte de vue avec Chopin, que j’aime beaucoup, et qui est un homme d’une distinction rare : c’est le plus vrai artiste que j’aie rencontré. Il est de ceux, en petit nombre, qu’on peut admirer et estimer. »
Le rapport entre les deux artistes (connus pour être tous les deux de grands souffreteux et tousseux) est très intéressant, car double. Comme le montre la citation donnée plus haut, les deux hommes s’appréciaient profondément et Delacroix donne à la musique de Chopin la meilleure place après celle de Mozart. Tous deux ont les mêmes goûts musicaux et placent volontiers Mozart au-dessus de Beethoven (« passages communs à côté de sublimes beautés »). En ce qui concerne l’œuvre de Delacroix, Chopin est tranché : il déteste cette peinture, lui préférant celle d'Ingres, car il est l’ami du précis et de l’achevé.
Delacroix parlant de ses séjours à Nohant :
François-Joseph Fétis
Cette éloge du critique acerbe est venue en réponse au succès du concert de Chopin dans les salons Pleyel du 26 février 1832.
Astolphe de Custine
« Je viens encore d'être enchanté par le magicien, par le sylphe de Saint-Gratien. Je lui avais donné pour thème le ranz des vaches et la Marseillaise. Vous dire le parti qu'il a tiré de cette épopée musicale, est impossible. On voyait le peuple de pasteurs fuir devant le peuple conquérant. C'était sublime ».
Voici le témoignage du marquis adressé à Chopin suite au concert donné par le Polonais à Paris le 16 février 1838 : « Vous avez gagné en souffrance, en poésie, la mélancolie de vos compositions pénètre plus en avant dans les cœurs : on est seul avec vous-même au milieu de la foule ; ce n'est pas un piano, c'est une âme, et quelle âme ! »
Hector Berlioz
— Hector Berlioz, commentaire du concert de Chopin du 4 avril 1835 au profit de réfugiés polonais dans le journal Le Rénovateur
Félix Mendelssohn
Henri Heine
Ignaz Moscheles
Honoré de Balzac
Honoré de Balzac parlant de Chopin dit : « Il trouva des thèmes sublimes sur lesquels il broda des caprices exécutés tantôt avec la douleur et la perfection raphaélesque de Chopin, tantôt avec la fougue et le grandiose dantesque de Liszt, les deux organisations musicales qui se rapprochent le plus de celle de Paganini. L'exécution, arrivée à ce degré de perfection, met en apparence l'exécutant à la hauteur du poète, il est au compositeur ce que l'acteur est à l'auteur, un divin traducteur des choses divines. »
Clara Schumann
« Chopin vint mais passa une heure à m'attendre. Rien n'y fit, il me fallut entrer et jouer. Il entendit la sonate op. 11 de Schumann, le dernier mouvement de mon concerto et deux études de lui (op.10) ; il me couvrit de compliments en bonne et due forme, pensant ne mieux pouvoir exprimer ses remerciements que par la dédicace d'une de ses œuvres, ce qui me fit grand plaisir. Il joua aussi un nocturne de lui, avec le pianissimo le plus délicat mais par trop librement (avec une liberté qui s'écarte du grand art). Il est très souffreteux et maladif. Il ne produit de forte que par un mouvement crispé de tout le corps. Toute sa personne est empreinte de la galanterie française. »
Portrait du musicien
La technique pianistique
À travers des monuments comme les Cycles d'Études op. 10 et op. 25, les 4 Ballades, les Nocturnes, les 24 Préludes op. 28, les 4 Scherzos, ou encore les deux concertos pour piano, Chopin a révolutionné le piano et a inventé une véritable école avec l'apport de nouvelles sonorités, ainsi qu'une nouvelle vision de l'instrument. Sa musique mélodieuse reste une des plus atypiques et adulées du répertoire romantique.
« Quand je suis mal disposé, disait-il, je joue sur un piano d’Erard et j’y trouve facilement un son tout fait ; mais quand je me sens en verve et assez fort pour trouver mon propre son à moi, il me faut un piano Pleyel » (Chopin).
Le jeu de Chopin n'était, aux dires des gens qui l'ont connu, jamais immuable, jamais fixé. Le caractère spontané de ses interprétations est décrit de la même façon par les auditeurs du Polonais. « Entendre le même morceau joué deux fois par Chopin, c'était, pour ainsi dire, entendre deux morceaux différents. » Comme le soulignait encore la princesse M. Czartoryska : « Tout comme il était sans cesse à corriger, changer, modifier ses manuscrits - au point de semer la confusion chez ses malheureux éditeurs face à la même idée exprimée et traitée parfois diversement d'un texte à l'autre -, ainsi se mettait-il rarement au piano dans le même état d'esprit et de disposition émotionnelle : en sorte qu'il lui arrivait rarement de jouer une composition comme la fois d'avant. »
Le toucher pianistique
Le toucher de Chopin n’est aucunement dû au hasard. La volonté de nuancer d’une façon parfaite de ce musicien est le résultat de sa vision de la technique pianistique. Chopin développant sur ce sujet expliquait que « pendant longtemps, les pianistes ont travaillé contre la nature en cherchant à donner une sonorité égale à chaque doigt. Au contraire, chaque doigt devrait avoir sa propre partie. Le pouce a la plus grande force, parce qu’il est le plus gros et le plus indépendant des doigts. Vient ensuite le cinquième, à l’autre extrémité de la main. Puis l’index, son support principal. Enfin, le troisième, qui est le plus faible des doigts. Quant à son frère siamois, certains pianistes essaient, en y mettant toute leur force, de le rendre indépendant. C’est chose impossible et vraiment inutile. Il y a donc plusieurs espèces de sonorités, comme il y a plusieurs doigts. Il s’agit d’utiliser ces différences. Et ceci, en d’autres mots, est tout l’art du doigté. »
Liszt parlant du jeu de Chopin exprimait : « Vapeur amoureuse, rose d’hiver » ou encore ajoutait ceci : « Par la porte merveilleuse, Chopin faisait entrer dans un monde où tout est miracle charmant, surprise folle, miracle réalisé. Mais il fallait être initié pour savoir comment on en franchit le seuil ». En effet, Liszt avait compris que le terme rubato n’apportait rien pour comprendre le jeu de Chopin fondé sur une règle d’irrégularité : « Il faisait toujours onduler la mélodie…; ou bien il la faisait mouvoir, indécise, comme une apparition aérienne. C’est le fameux rubato. Mais ce mot n’apprenait rien à qui savait, et rien à qui ne savait pas, aussi Chopin cessa d’ajouter cette explication à sa musique. Si l’on en avait l’intelligence, il était impossible de ne pas deviner cette règle d’irrégularité ».
« "Regardez ces arbres" disait Liszt à ses élèves, "le vent joue dans leurs feuilles et réveille en eux la vie, mais ils ne bougent pas". »
La note bleue
Les témoignages qui restent des participants aux soirées parisiennes de la rue Pigalle font la description d’un salon aux lumières baissées où Chopin, entouré de ses compatriotes, leur jouait du piano. Assis devant l’instrument, il préludait par de légers arpèges en glissant comme à l’accoutumée sur les touches du piano jusqu’à ce qu’il trouve, par le rubato, la tonalité reflétant le mieux l’ambiance générale de cette soirée. Cette « note bleue », terme de George Sand qui y voyait « l'azur de la nuit transparente » ("Impressions et souvenirs, 1841), était alors la base de ses improvisations, variations ou encore le choix d’une de ses œuvres dans la tonalité correspondante.
Schumann nous rapporte, non sans énervement, qu’à la fin de ce type de manifestation, Chopin avait comme manie de faire glisser rapidement sa main sur le piano de gauche à droite « comme pour effacer le rêve qu’il venait de créer ».
La main de Chopin
Les descriptions des mains de Chopin sont assez nombreuses pour que l’on admette qu’elles étaient remarquables. Pour l’un c’était « le squelette d’un soldat enveloppé par des muscles de femme », pour un autre ami « une main désossée ».
Stephen Heller : « Sa main couvrait un tiers du clavier comme une gueule de serpent s’ouvrant tout à coup pour engloutir un lapin d’une seule bouchée. »
Le 17 octobre 1849 au matin, Auguste Clésinger moula le visage et les mains de Chopin, comme il était coutume de le faire à l'époque, et on fit plusieurs dessins de Chopin sur son lit de mort.
Le moulage d'une des mains du musicien est exposé au musée de la Vie romantique au 16, rue Chaptal, Paris, 75009.
La composition musicale
Si le contexte de la production de certaines œuvres de Chopin est connu grâce aux témoignages de ses amis (l'Étude Révolutionnaire, certains préludes, la Valse de l'adieu, etc.), le mode habituel de composition du Polonais est tout aussi intéressant que ces situations particulières.
Selon les témoignages de ses amis, la création de Chopin était toute spontanée. Que ce soit devant le piano à raison d'une autre occasion, en promenade ou en méditation, l'étincelle initiale surgissait généralement en été. À partir de cette lueur de départ, après avoir traduit par la voix et le clavier son idée, Chopin commençait son long travail de perfection qui durait des semaines. George Sand, parlant de cet aspect de l'homme qu'elle aimait, précisait qu'à ce stade « il s'enfermait dans sa chambre des journées entières, pleurant, marchant, brisant ses plumes, répétant ou changeant cent fois une mesure, l'écrivant et l'effaçant autant de fois et recommençant le lendemain avec une persévérance minutieuse et désespérée. Il passait six semaines sur une page pour en revenir à l'écrire telle qu'il l'avait tracée du premier jet. »
« Trois lignes raturées sur quatre. Voilà du vrai, du pur Chip-chip. »
Les apports musicaux
La période musicale que Chopin a traversée a été marquée par une évolution singulière de la technique pianistique. À l'instar de ce qui avait été développé quelques années plus tôt par Paganini pour le violon, le piano a vu, dans de grands virtuoses du début XIXe, la voie du progrès. Liszt n'est pas le seul à avoir perfectionné la technique pianistique au cours des années 1830-1840 ; il affirme lui-même que de nombreuses avancées sont dues à Chopin.
Ces avancées sont notamment l'extension des accords (en arpèges, plaqués ou encore en batterie); les petits groupes de notes surajoutées à la partition tombant (comme le soulignait Liszt) « comme les gouttelettes d'une rosée diaprée par dessus la figure mélodique ». Cette technique directement issue des « fioritures » de l'ancienne grande école de chant italienne a été, au piano, teintée par Chopin d’imprévu et de variété.
Il inventa encore les progressions harmoniques permettant de masquer la légèreté de certaines pages d'un caractère indiscutablement sérieux. Les analyses de Liszt sur l'apport de Chopin, si elles sont un référence absolue, ne doivent pas être prises en un sens dogmatique, car l'écoute de pianistes oubliés du tout début du XIXe ou encore de la Révolution française de 1789 (comme par exemple Hélène de Montgeroult, dont il existe aujourd’hui un enregistrement des études) permet de retrouver certains points techniques développés ultérieurement par la génération pianistique des années 1830-1840.
L'improvisation
Le XIXe siècle est l'époque des pianistes virtuoses dans leurs interprétations et improvisations. Ainsi, en passant par la mythique improvisation d'Hélène de Montgeroult sur la Marseillaise et les exploits techniques de Franz Liszt, Chopin était, d'après les témoignages de ses proches, un excellent improvisateur sur son instrument de prédilection. D'autre part, lors de sa prime jeunesse, Chopin avait eu l'occasion de s'exercer longuement dans cet art lors de ses passages au château du grand-duc Constantin, et le marquis de Custine a énormément parlé des improvisations du jeune Polonais (cf. Chopin vu par ses contemporains).
Eugène Delacroix nous laisse un témoignage sur ce sujet : « En revenant avec Grzymala, nous avons parlé de Chopin. Il me contait que ses improvisations étaient beaucoup plus hardies que ses compositions achevées. Il était en cela, sans doute, comme de l'esquisse du tableau comparé au tableau fini. »
La vie pianistique
Le professeur de piano
La période parisienne, rue Pigalle, qui suivit celle de Nohant à partir d’octobre 1839, fut une
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Autres noms
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